WEEKEND 50 ANS - Remonter le cours de l’histoire...

Toute tentative de remonter l’histoire avec un unique regard, fut-il le plus honnête et passionné, n’est exempte de failles, d’oubli. Elle demeure toujours un exercice extrêmement périlleux, à double tranchant.

La compression nécessaire et obligée de certains faits et gestes qui l’ont marquée, à divers moments, rend d’autant plus délicate la tâche. Car le trop sensible curseur de la mémoire pourrait bien s’attarder, selon l’humeur, sur des choses dérisoires. Qui passent... mais qui peuvent tout aussi bien compter, être aussi chères aux uns comme aux autres. Et qui font souvent que de simples souvenirs, meublant chaque étape de notre parcours, peuvent rester comme une chasse gardée, souvent impénétrable. Brève incursion...

Marquer les 50 ans d’un titre de presse peut être tout aussi bien source de joie que de regrets. Du fait même que souvent, sinon toujours, nombre de ses animateurs les plus fervents, tous échelons confondus et qui l’ont porté avec ardeur et dévouement, à un moment ou à un autre, des décennies durant, ne sont plus là. Avec qui donc partager ces moments intimes et forts de la naissance, ces moments faits de simples et petits souvenirs, avec ces doutes quant à la meilleure route à emprunter pour assurer le présent et préparer l’avenir ? Salut, donc, à tous ces êtres-là, qui semblent tout juste sommeiller, là quelque part, juste à côté, mais à tout jamais silencieux…

D’autres, qui ont pu résister à la marche du temps, se souviennent aussi. Et si certains de ceux-là, avec humour ou tendresse - nous l’espérons - nous saluent toujours amicalement, d’autres ont choisi de s’agiter dans l’ombre plus obscur de la nouvelle toile d’araignée, surfacebookée, disent les accros ! Comme c’est lecraze du moment, tentaculaire. Subissons-la…aussi ! Et saluons, ce n’est pas interdit, ceux qui s’y retrouvent étonnamment très actifs et souvent en très bonne compagnie ! Puisque flanqué, des fois, justement, de vieux camarades de combat qui ont choisi de faire trempette dans cette mare un peu opaque qui émerge comme une nouvelle épidémie de réincarnation maladive… Et si certains s’y retrouvent, en effet, bien malgré eux, c’est en voulant peut-être trop tirer sur la chasse d’eau à laquelle ils s’agrippaient, tout juste hier encore…

Mais sortons de ces sentiers un peu boueux pour revenir au rôle qui m’incombe aujourd’hui. Fêter ce titre, créé il y a tout juste 50 ans, avec deux amis qui m’ont aidé à assurer ses premiers pas, Serge Adam et Claude Zuël. Sans eux, cette route n’aurait peut-être jamais été entamée, du moins avec autant d’ardeur et de confiance. Et c’est avec beaucoup d’humilité que je salue, ici, leur mémoire.

D’autres, certainement trop nombreux pour les nommer tous, ont, à un moment ou à un autre animé cette formidable équipe qui a constamment et sans relâche fait de WEEK-END un maillon important de la chaîne médiatique mauricienne. Tenter, un instant, de les remercier tous à leur juste valeur serait un impossible pari.

Avec ou sans tiret, WEEK-END leur dit, ici, toute sa gratitude et sa fierté d’avoir accueilli dans ses colonnes leur contribution. Ils ont droit à nos vifs remerciements, au même titre que cette formidable équipe, à pied d’œuvre aujourd’hui, qui a pris la relève, portant toujours haut le flambeau.

Avec cet ultime objectif commun, connu de tous et de chacun : l’avancement, avant tout, du pays. Qui se cherche encore et qui, comme nous tous, continuera à chercher sa voie...

Jacques Rivet


 

Flashback...

MISSION.Au fil des années, au-dessus des considérations politiques, Week-End a su faire l’unanimité sur son but premier : servir l’opinion publique avec l’objectivité la plus absolue, dans la plus complète indépendance. Et c’est cette indépendance, si jalousement préservée, qui nous vaut aujourd’hui, des foudres tous azimuts…

POLITIQUE. Un de nos articles, AUTOCENSURE, allait provoquer la démission du ministre des Affaires Étrangères d’alors, et leader du PMSD, qui vint, en personne, l’annoncer en Peak Time à la télévision. C’était le début des hostilités…

PARTIELLES 1970.Premier journal à publier à Maurice, un sondage électoral, scientifiquement réalisé, à l’occasion de l’élection partielle de Triolet/Pamplemousses, en septembre 1970, Week-End faillit être frappé d’interdit bien avant même que la censure de la presse ne fût imposée.

CENSURE. Notre action était très contestée dans beaucoup de milieux et deux prêtres, nommément Philippe Fanchette et Henri Souchon, allaient même nous tenir compagnie au banc des accusés de la Cour criminelle intermédiaire, et il s’en est fallu de peu qu’ils troquassent leur soutane contre un habit moins uni…

PARTIELLES 1971.Avril, lors de la partielle de Curepipe, l’impact de Week-End était déterminant dans la joute électorale… À l’aube du jour “J”, un parti politique faisait rafler, dans l’auto mairale, en payant cash, tous les exemplaires de Week-End chez nos placiers de Curepipe. Prévenus à temps, nous inondions de nouveau le marché avec notre numéro spécial.

GERVAISE. Comme pour marquer la fin de ces douloureuses années, une visiteuse inattendue… qui, dans toute sa fureur, renvoie nos petites tracasseries quotidiennes à la galerie des souvenirs. Le désastre est d’une ampleur sans pareil, les blessures morales et physiques profondes.

MAI 75.La rue reprenait ses droits, avec la révolte estudiantine. Une lame de fond extraordinaire, latente sans doute, en raison de nombreuses frustrations accumulées. Encore une fois, Week-End est aux avant-postes et, caméra au poing, ramène un scoop… du moins, sans le savoir !

LE MAURICIEN BRÛLE.Il ne restait, de cette institution qu’était forcément devenue le no.8, rue St Georges, que le souvenir de 70 années d’histoire. Seule rescapée, miraculeusement sauvée des flammes, derrière une solide porte, installée la veille même de l’incendie, une rotative toute neuve — qui n’avait imprimée qu’une seule édition de Week-End, la dernière, quelques heures auparavant. Muette, comme pour nous montrer qu’elle partageait aussi notre chagrin…

ÉLÉCTION 1983. La campagne électorale restera sans doute dans les annales comme la plus dangereuse de l’histoire du pays, certainement la plus traumatisante pour certains. Une loi, présentée au Parlement pour bâilloner la presse, fut unanimement dénoncée, ici et ailleurs. Et les journalistes, du moins ceux qui méritaient encore ce nom, descendirent dans la rue. 44 journalistes, dont un prêtre, furent incarcérés. L’Empereur Soleil, «ene tigit pli piti ki bondié» était né !

PRESSE VS POUVOIR.Les principaux animateurs de notre groupe de presse se retrouvèrent à La Caverne, le samedi 27 décembre 1985 (date fatidique, pour ceux qui venaient de débarquer à l’aéroport de Schipol, en Hollande). Nous eûmes droit à une confession en règle. Franche.

SGD  ARRÊTÉ.Grand événement qui rappele le rôle délicat joué par la presse : l’arrestation surprise d’un leader politique, à sa descente d’avion. Rares sont les moments, même dans les démocraties les plus avancées, où, de sa cellule, un homme politique se confie au téléphone à un journaliste, pour bousculer brutalement un pouvoir qui a les clés de sa gêole.


Réminiscences : L’origine d’un titre ...

Rarement évoquée, l’origine même du choix de notre titre de presse, WEEK-END — terme qui vient d’ailleurs de perdre son trait d’union après d’âpres débats dans les officines de l’Académie française — a dû paraître pour beaucoup une évidence, notre hebdomadaire paraissant le dimanche. Cependant, il n’en a pas été tout à fait ainsi. Pas inutile donc de rappeler, ici, plus de 50 ans après, une anecdote peu connue : ce titre n’est pas que le fruit du hasard.

Petite et, peut-être, longue histoire...

En effet, parti pour l’Europe au début de 1965, bénéficiaire d’un cours à l’Institut International de Journalisme, fondé en 1964, je m’étais retrouvé en compagnie d’une douzaine de journalistes anglophones, venant de l’Afrique, à Berlin Ouest. La cité, tout juste coupée en deux par le ‘mur de la honte’, vivait et respirait alors à haute tension, perceptible à fleur de peau, comme elle le restera d’ailleurs, des années durant, de par sa position stratégique, au cœur même de la ‘guerre froide’.

‘Ich bin ein Berliner’, la célèbre phrase de JFK, résonnait encore sur cette petite île emmurée et plantée (volontairement ?) dans la mer communiste, avec ses différents et sensibles check points contrôlés en permanence par Français, Américains et Anglais et, de l’autre côté, par Soviétiques et Est-allemands se regardant sans arrêt, armés jusqu’aux dents, en chiens de faïence. Pour nous rendre à l’Institut, il nous fallait, de notre Heim, à Tegel, au nord-ouest de la zone française, prendre le métro, traverser, sous-terrain Berlin-Est pour atteindre Kochstrasse, station débouchant tout près de l’Institut, à cent mètres du fameuxCheckpoint Charlie, qui fut souvent le théâtre et le centre nerveux de cette confrontation permanente entre l’Est et l’Ouest.

Carrefour bourré de tanks, de soldats armés, des sentinelles perchées sur des miradors, où de nombreuses victimes, souvent de parfaits anonymes, laissèrent leurs vies, notamment dans ce fameux ‘no man’s land’, faits de barbelés, magistralement conçue par les soviets sur pour élargir leur «territoire» de champ de tir et enrayer, à la mitraillette, la moindre tentative d’escapade à l’autre ‘camp’ ! Trois décennies durant, à l’aller comme au retour, plusieurs stations de métro, gardées par des soldats soviétiques, étaient interdites d’arrêt. La rame ralentissait toujours, s’immobilisant souvent presque, comme pour mieux montrer que les mitraillettes veillaient toujours au grain...

Quelques semaines passées à Berlin, nous rallions Munich, première étape d’une tournée en Allemagne Fédérale. Et là, pour notre dernière journée dans la capitale bavaroise, tôt, par un beau dimanche de printemps, nous avions opté pour une petite balade de quelques heures en autocar dans la campagne, au pied même des Alpes. L’oeil expert du directeur de l’Institut, Hosrt Scheoffold, avait bien fait, justement, de scruter le sommet de la fameuse chaîne montagneuse, réputée pour ses stations de ski : le soleil était bien au rendez-vous. Et sans attendre l’assentiment du groupe, nous débarquions quelques minutes après dans une rustique petite gare du coin, tout juste pour attraper le dernier petit train de montagne qui menait, après la traversée d’obscurs tunnels et deux arrêts intermédiaires à ciel ouvert, à la station de Garmish Zugspitze, planté tout en haut, à 3,000 mètres d’altitude.

Après une interminable et poussive grimpée, le petit train s’immobilise enfin à la station. Aussitôt débarqué, notre petit groupe s’éparpille très vite, certains se ruant vers l’incontournable petite échoppe de cartes postales ou autres souvenirs de haute montagne. D’autres s’approchent du balcon pour admirer l’exceptionnel panorama qui s’offre à nos yeux. Paysage insolite, presque sans relief même, tant l’immense banc de neige, toute fraîche, semblait se perdre à l’infini. Sans m’en rendre compte, j’ai dû appuyer une bonne vingtaine de fois sur le déclencheur de ma Leica III G, sans trop y porter d’attention ou même d’intérêt le paysage semblant être fait pour la parfaite carte postale...

Et sans le savoir, je venais de prendre, là, les toutes premières photos d’un abominable drame qui s’était tout juste produit. Alors que nous étions, quinze minutes plus tôt dans les entrailles même du mont Garmish, dans les dernières rampes du tunnel menant à la station, une avalanche avait complétement rasé le dernier étage la station emportant, dans sa furie, tout sur son passage. Skieurs au repos, serveurs ou autres touristes qui s’offraient un petit bain de soleil en haute altitude, balayés en quelques secondes, ensevelis sous des tonnes et des tonnes de neige. On dénombrera, par la suite, plus d’une trentaine de morts ou disparus ce jour-là au Zugspitze.

C’est dans une atmosphère d’intense fébrilité, que les responsables nous rassemblent tous pour regagner vite le train, prêt à redescendre afin de remonter les premiers secours. Dans l’urgence, sur des civières de fortune, embarquent, sous nos yeux, les premiers blessés et autres rescapés de l’hécatombe. Le flair prenant le dessus, je prends discrètement et fortuitement quelques clichés. Bien d’autres suivront encore quand nous atteignons la station intermédiaire où attendaient déjà les pompiers et plus loin encore, l’armée avec toiout l’arsenal de secours.

Ne connaisant pas encore l’ampleur du drame, nous regagnions notre hôtel à Munich, que nous devions quitter le lendemain matin pour le lac Constance, deuxième étape de notre tournée. Tard ce soir-là, je fus sollicité par la secrétaire de l’Institut, Ilse Richter, dans une vaine tentative de faire développer mes deux rouleaux de négatifs couleurs, Agfa 36 poses, aux fins de publication dans la presse munichoise. Le directeur de l’Institut, à partir d’un petit Kodak de collection avait, également, pris quelques photos en blanc et noir, dont une fut publiée le surlendemain, dans le ZUD CURRIER de Constance. Et ce sera à notre retour à Berlin, trois semaines plus tard, que je reverrai mes photos, qui furent publiées dans un petit hebdo de province. Avec mes négatifs, une lettre de remerciements, bien sûr, du responsable de la publication.

Le titre de la publication, tabloïd par exellence, tant pour le format que pour le contenu :
 WEEKEND.

Sans trait d’union. Ce qui me valut une première petite polémique avec mon bon ami Serge Adam, mon mentor sans doute à beaucoup d’égards dans le journalisme, sur l’utilité ou nom de flanquer notre titre d’un trait d’union.

Trait d’union que nous avons partagé, 50 ans durant, avec une large frange de la population mauricienne. Et que nous conserverons, sans doute toujours, en signe de fidélité...

 

Jacques Rivet


 

‘Le Mauricien/ Week-End ’ en flammes

Dimanche 8 janvier 1978, 14h30. La rue Saint Georges, habituellement peu animée à cette heure, surtout en cet après-midi dominical, est témoin d’un incendie sans précédent ! La proie des flammes n’est autre que le batiment abritant les locaux du Mauricien Ltd… où sont fabriqués Le Mauricien et Week-End.

Bilan catastrophique : l’immeuble est complètement ravagé; l’atelier typographique totalement calciné et les archives du Mauricien, remontant à 1908, sont littéralement parties en fumée. En cette époque où il n’y avait ni ordinateur ni possibilité de stocker des données, comme aujourd’hui, les fidèles lecteurs sont privés de lecture 10 jours durant. Puis, dans son édition du jeudi 19 janvier, Le Mauricien écrivait : «Le Mauricien, en tant que tel, ne saurait disparaître sous des cendres.»

Le magistrat Namdarkhan préside les travaux sur les causes de l’incendie et les allégations de Jean-Paul Sheikh-Hossen au sujet des commanditaires de l’incendie ainsi que ses répercussions sur l’échiquier politique retiendront l’attention cette année-là.