XAVIER-LUC DUVAL : « L’Éducation tertiaire est un secteur où j’aurais mis beaucoup d’argent »

Tout en estimant que « la population n’attend rien » de l’exercice budgétaire de ce jeudi, et ce en se basant sur les précédents Budgets et le taux d’accomplissement des projets annoncés, le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, soutient que « l’Éducation tertiaire est un secteur où j’aurais mis beaucoup d’argent ». Commentant la fermeture du parlement ces dernières semaines, le leader du PMSD y voit « une grande atteinte à la démocratie », ajoutant que, face à un gouvernement « qui donne un nouveau sens au terme corruption et qui montre un manque de pudeur dans ses nominations », l’opposition ne peut être « molle ».

À présent que le pays a reçu Rs 18 milliards de l’Inde, peut-on s’attendre à un bon exercice budgétaire jeudi ?
Je pense d’abord que la population n’attend rien de ce Budget. Nous avons eu des Budgets, depuis deux ans en tout cas, qui étaient un exercice de communication plutôt qu’un exercice basé sur la vérité économique. Il ne faut jamais mélanger l’économie et la politique, or c’est ce qui se passe. Je pense qu’on n’attend presque rien de ce Budget.

Certains pourraient vous accuser de verser dans la critique facile car le Budget n’a pas encore été présenté…
MCB Focus a fait un relevé des réalisations des Budgets successifs. Par exemple, pour mon Budget en 2013, la dernière fois où j’étais au gouvernement pour une année complète (NdlR : sous l’Alliance de l’Avenir), l’Implementation rate sous le Public Sector Investment Programme était de 92 % alors que celui de Vishnu Lutchmeenaraidoo se chiffrait à 59 %. Je me base donc sur le passé. Si on prend le Budget de l’an dernier et celui de Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui était pire, une grande majorité des projets annoncés n’ont pas abouti. Prenons la Page 8 du Budget de l’année dernière, on annonce une raffinerie pétrolière qui a été rejetée de même que la fabrication de motocyclettes et de bicyclettes et une raffinerie d’or qui n’ont pas été réalisées. On annonce la création d’un village pharmaceutique qui a été abandonnée… Ce sont des projets annoncés sur une seule page… Autant dire des faussetés.

Vous faisiez vous-même partie de ce gouvernement lors du dernier Budget…
Oui, mais j’avais des collègues déjà extrêmement têtus qui se croient maîtres du monde et qui n’écoutent personne.

Avez-vous déjà essayé de faire des suggestions avant le Budget quand vous étiez ministre ?
Il faut comprendre qu’un Budget est un exercice entre un ministre des Finances et son Premier ministre. Les autres membres du Conseil des ministres ne sont au courant que deux heures avant. Et, quelques fois, comme cela a été le cas, des projets étaient énumérés pour mon propre ministère sans que je sois au courant au préalable… Une telle manière de préparer le Budget est devenue traditionnelle.

Mais, cette fois, le pays dispose de Rs 18 milliards pour le Budget…
Le pays n’a jamais manqué de facilités de crédit. Rama Sithanen avait déjà négocié USD 800 millions de standby loan de la Banque mondiale. La Banque mondiale insistait pour qu’on prenne cet argent, mais on ne l’a jamais pris parce qu’on ne voulait pas endetter le pays. Donc, Maurice n’a jamais manqué d’argent. On prête volontiers à Maurice parce qu’on représente un good credit risk. Donc, ce n’est pas comme si on n’avait pas assez d’argent et qu’on n’aurait pas pu en avoir ailleurs. Le débat n’est pas si aurait dû prendre de l’argent de l’Inde ou d’un autre pays, mais si on aurait dû financer localement. Je persiste à dire qu’avec le taux d’intérêt qu’on paiera, l’appréciation annuelle du dollar, qui est conséquente, et le besoin d’éponger l’excess liquidity à Maurice, un prêt en roupies locales aurait été de loin préférable. Je défie n’importe qui sur ce débat. L’argent a toujours été à la disposition du pays. Mais, ce n’est pas parce que je peux emprunter que je dois emprunter. Il me faut bien savoir où emprunter et que faire avec l’argent pour qu’il rapporte plus que le taux d’intérêt.

Quelles devraient être les priorités du Budget pour vous ?
Il y a deux choses qui affectent la vie des Mauriciens : la croissance économique et leur qualité de vie. Celle-ci est dépendante de la qualité de nos institutions. Pour moi, c’est une priorité. D’ailleurs, cela aurait dû être la priorité du gouvernement. Comme l’efficacité de la police, par exemple, dans les cas de violence conjugale, ou au niveau de la drogue, un fléau qui sévit partout… On a vu quelques succès récemment à ce niveau. Il y a aussi la santé, notamment, concernant la qualité du service. La qualité des soins peut être bonne, mais la qualité du service très mauvaise. L’Éducation tertiaire est un secteur où j’aurais mis beaucoup d’argent. Si on avait pu de manière drastique améliorer la qualité du tertiaire, dans trois ans, on aurait eu des personnes extrêmement qualifiées et capables de transformer l’économie. Cela, couplé à un Career Guidance qui n’existe presque pas à Maurice. Donc, la qualité des institutions est pour moi l’élément clé. Il y a aussi le judiciaire, avec des affaires qui prennent des années avant d’obtenir un jugement. Mais, la croissance économique est aussi tributaire de nos institutions, qui donnent confiance aux investisseurs, locaux et étrangers. Mais, on reprendra tout cela après la présentation du Budget parce que ce n’est pas mon rôle de faire le travail du ministre des Finances.

Quels sont, selon vous, les problèmes économiques qui demandent à être traités avec urgence ?
Prenons le tourisme. Je vois qu’il y a eu les Assises. Très bien, pas de problème. Je pense que la croissance du tourisme pour les deux années à venir est assurée. Mais, après, que va-t-on faire de ces dizaines de terrains qui ont été accordés par le ministère des Terres à de grands inconnus qui n’ont aucune expérience dans le tourisme et qui sont passés par on ne sait quel chemin pour les avoir. Généralement, ils vont construire des établissements en dessous des normes mauriciennes, abaissant ainsi le niveau du tourisme, comme on l’a vu dans le passé. Mon inquiétude, c’est qu’on entre dans ce cycle infernal avec ces hôtels construits en dessous des normes et qui sont susceptibles d’affecter notre réputation et nous faire entrer dans ce cycle de décroissance.

Le Premier ministre avait dit qu’il solliciterait l’aide de l’Inde pour le remboursement des victimes du SCBG. Finalement, il est revenu sur sa décision en disant qu’il a trouvé une autre formule pour le remboursement. Qu’en pensez-vous ?
Il n’a pas été clair dessus. Donc, j’attends à ce qu’il précise ses pensées. Je dois dire en passant que la décision de fermer la banque Bramer a été prise par un groupe de gens et que la gestion de la BAI en faillite a été contrôlée par quelques ministres. Moi, j’ai toujours pensé qu’au lieu de protéger et de maintenir les valeurs actives de ce groupe, celles-ci ont systématiquement été détruites. Je note de plus qu’il y a eu des financial statements produits par KPMG qui se sont révélés totalement erronés et qu’aucune action n’a été prise contre eux, alors que c’est un grand groupe international qui a les poches bien remplies.

Êtes-vous préoccupé par la question des victimes du SCBG, dont le mode de remboursement n’a pas été bien précisé encore ?
Absolument. Nous allons voir ce que le gouvernement propose. J’ai promis de soulever toute l’affaire au Parlement pour voir quelles ont été les actions prises. J’ai déjà montré, par exemple, que pour Apollo Bramwell, la situation a été tellement mal gérée qu’on n’a pu recouvrer que des peanuts, avec près de Rs 700 M gaspillées quand le gouvernement a tergiversé pour essayer d’aider Omega Ark.

Pensez-vous que le gouvernement doive rembourser les détenteurs du SCBG complètement ou étape par étape ?
Non, je pense que ce serait raisonnable que les détenteurs acceptent tous par un “haircut” mais que ce soit un montant raisonnable.

Êtes-vous satisfait de votre performance en tant que leader de l’opposition depuis que vous occupez cette fonction ?
Ce n’est pas à moi de le demander, c’est à la population. Mais, je reçois beaucoup de compliments.

Comment avez-vous réagi face à la fermeture du Parlement pour trois semaines avant la présentation du Budget ?
Cela m’irrite parce que nous avons tellement de dossiers à aborder. C’est une grande atteinte à la démocratie parce que nous entrons dans une phase de débandade, avec un gouvernement qui donne un nouveau sens au terme corruption, qui montre un manque de pudeur dans ses nominations.

Cela n’a-t-il pas été le cas sous d’autres gouvernements ?
Je crois que c’est pire aujourd’hui. Je peux le prouver. Il y a le népotisme, la mauvaise administration… Rien ne va plus. Le Parlement aurait au moins servi à mettre de la transparence dans tout cela.

Votre analyse des travaux de l’Assemblée nationale depuis leur retransmission en direct ?
Je pense que la population est absolument intéressée à suivre les travaux. Je ne m’attendais pas à ce que la Parliamentary TV ait une aussi grande popularité et c’est un fait. Les débats sont même retransmis par les radios. Je pense que le pourcentage des personnes qui les écoutent est peut-être un record mondial. Les gens souhaitent se tenir au courant et ce qui est intéressant, c’est que c’est en direct, sans intermédiaire.

Quel effet pensez-vous que cette retransmission a pu avoir sur les travaux parlementaires ?
Il ne faut pas oublier que nous avons une opposition renforcée avec dix nouveaux éléments. Donc, aujourd’hui, l’opposition est beaucoup plus agressive, active et dynamique qu’auparavant, cela de tous côtés : les PNQs, les motions d’annulation, la participation et les débats. Il y a en fin de compte deux nouveautés : la retransmission en direct et l’arrivée de dix nouveaux députés.

Avant l’arrivée de la chaîne parlementaire, certains pensaient que les députés, sachant qu’ils sont vus par la population, réfléchiraient à deux fois concernant leur langage et leur comportement. Tel n’a toutefois pas été le cas…
Vous savez, si on parle des députés de l’opposition, nous réagissons face à certaines perceptions, à certaines actions discriminatoires, certains abus du temps imparti pour répondre aux questions par exemple ou certains refus de donner des explications qui nous sont dues en tant que représentants du peuple. Il y a donc une réaction de la part des députés de l’opposition, mais nous ne pouvons pas non plus avoir une opposition molle. Ce n’est pas le rôle de l’opposition d’être un paillasson. Nous avions certains paillassons qui ont rejoint les rangs du gouvernement. Et, c’est tant mieux.

Roshi Bhadain menace le gouvernement d’une élection partielle au No 18 si ce dernier va de l’avant avec le projet de métro express…
Il m’en a parlé. Nous n’avons pas encore pris de décision quant à ce que le PMSD ferait au cas où il démissionnerait. Je respecte son intention, mais attendons voir.

À ce jour, quelle est la position du PMSD face au projet de métro express ?
Ce que nous avons dénoncé, comme dans toute chose que fait ce gouvernement, c’est le manque de transparence complet, manque de respect pour l’opinion publique, manque de respect pour les normes environnementales. On ne peut se faire une opinion quand on ne connaît pas les détails. Il y a des gens qui disent que cela coûtera Rs 17 milliards, d’autres disent cinq fois plus, d’autres disent même que cela sera sur pilotis alors que d’autres disent que non. On ne sait pas. Ce qu’on peut dénoncer, c’est que le projet a été lancé, la première pierre posée, les appels d’offres envoyés sans qu’un Environmental Impact Assessment (EIA) soit obtenu. Ils ont promis une Environmental Impact Study qui n’est pas la même chose car il n’y a pas de tribunal qui est impliqué. Et cela, après que le projet a été enclenché, ce qui ne fait aucun sens. C’est ridicule ! Je dénonce aussi le fait qu’il n’y ait jamais eu de débat sur une alternative. On prend les Mauriciens pour des idiots car j’ai bien fait ressortir pendant la PNQ que le représentant de la Banque mondiale à cette époque avait choisi le système Bus Rapid Transit. Pour moi, un pays qui se respecte, un gouvernement qui respecte l’opinion publique aurait dû avoir placé le pour et le contre devant la population.

On n’a pas eu d’étude précise sur la rentabilité économique du projet…
Les informations dont on dispose des pays expérimentés en la matière démontrent qu’il y a une grande incertitude concernant le coût qui peut grimper dramatiquement, mais aussi – et c’est encore plus difficile à savoir – les revenus. La demande est tributaire de nombreuses choses, notamment le nombre de personnes qui délaisseront leur voiture, le coût du ticket ou encore les parkings disponibles. C’est pour cela que j’ai demandé au ministre Nando Bodha, lors d’une question parlementaire, s’il avait une sensitivity analysis. C’est une analyse permettant d’avoir une idée des dangers tels que le coût de construction qui dérape ou le montant des revenus à la baisse. Mais, il n’avait pas l’air de savoir ce que c’est. Ce qui est très inquiétant, une fois qu’on aura le métro express, c’est que soit ce sera une très bonne chose soit un cauchemar.

Comment voyez-vous l’évolution politique pour les six prochains mois ?
C’est un gouvernement qui fait face à des scandales toutes les semaines, soit un soit deux. C’est un gouvernement qui a étouffé toutes les institutions. Aucune réaction de l’ICAC, de la police alors que les journaux ne cessent de nous montrer des scandales, comme le dernier en date, celui sur le ministre Showkutally Soodhun rapporté par Sunday Times. On a 40 000 chômeurs et 300 emplois seulement ont été créés l’an dernier. Ces chômeurs continueront à s’agiter. Nous avons des menaces au niveau des actions prises par ce nouveau gouvernement telles que Betamax, dont les conclusions de l’arbitrage sont attendues incessamment et qui affecteront l’opinion publique.

Mais, plus au niveau de l’échiquier politique…
Nous allons voir ce qui se passe à Quatre-Bornes. L’opposition est à mon avis encore trop divisée. Le danger, c’est un gouvernement qui est capable de tout et il nous faut une opposition soudée…

Lors de votre congrès le 14 mai dernier, vous avez dit : « Il y aura un jour un Premier ministre issu du PMSD et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain et si ce n’est pas moi ce sera un autre du PMSD. » Vouliez-vous dire si ce n’est pas vous, ce sera votre fils ?
Adrien est un garçon très capable. Mais, au contraire, nous avons tout fait au PMSD pour attirer de nombreux jeunes. Mon souhait, c’est un jour de passer la main à une personne qui pourra faire grandir le PMSD et qui continuera à travailler pour le pays. C’est mon objectif. Je n’ai pas d’autres ambitions que cela. Je suis très sincère quand je le dis. Pour le bien de notre pays, pour un vrai changement, pour que nous ayons un gouvernement intègre, pour que nous ayons le respect des citoyens mauriciens, sans considération autre que leur capacité, sans regarder leur caste, leur communauté, leur religion. Pour que nous ayons une vraie justice sociale, une vraie efficience, il faut le PMSD.

Vous vous êtes targué d’avoir attiré lors de ce congrès plus de personnes que tous les partis réunis pour la fête du Travail…
C’est vrai, et ce sans leur donner des bribes. Je dis toujours la vérité. Il y avait beaucoup de ferveur et d’enthousiasme. Cela a été la même chose quand on a organisé le Congrès des Femmes. Les gens apprécient notre travail, mais il y a aussi le fait que nous traitons nos partisans avec respect. Aucun de nos bus ne va au pique-nique.

Le nouveau ministre de la Justice français, François Bayrou, a présenté la semaine dernière les grandes lignes d’une réforme de la vie politique, notamment pour mettre un terme aux conflits d’intérêts. Pensez-vous que Maurice aurait besoin d’une pareille initiative ?
Je pense que les Français ont peut-être plus de problèmes que nous. Ils ont atteint un niveau incroyable concernant ces pratiques. À Maurice, nous avons, il est vrai, une situation de “jamais vu”. Ce que nous, au niveau du PMSD, avons mis dans notre programme, c’est la nécessité qu’une commission parlementaire favorise les nominations dans les corps para-étatiques. Au début, j’avais demandé qu’une telle idée soit incluse dans l’Alliance Lepep, mais le MSM a refusé.