ZANZAK ARJOON : “Il est temps que le secteur privé s’intéresse à la chose culturelle”

L’idée d’une contribution bilatérale entre l’État et le secteur privé avec une participation des artistes est salutaire à l’épanouissement d’une industrie créative. ZanZak Arjoon anticipe un marché culturel. Il est aussi question dans cette interview du projet de loi sur le copyright et de rémunération. ZanZak souligne le besoin d’une sécurité sociale pour les artistes et lance un appel à l’unité entre ceux ayant choisi le boycott des festivités de l’indépendance et ceux qui ne l’ont pas fait.

Quelle est la marche à suivre après le boycott ?
Se limiter au boycott est très adolescent. Nous mettons sur pied une cellule pour élaborer les propositions que nous avons avancées et des propositions à faire à l’égard des spécialistes, notamment à propos d’un Arts Council. Les artistes participent ainsi à la construction de ce qu’ils demandent. C’est salutaire pour la communauté des artistes. Le boycott a en herbe l’idée d’une contribution bilatérale entre l’État et le secteur privé.

L’appel au boycott n’a pas été entendu de tous. Qu’en pensez-vous ?
C’est une question d’option. Certains ont choisi de boycotter parce que les gouvernements qui se sont succédé depuis 49 ans n’ont pas apporté énormément de contributions. D’autres ont jugé que le boycott n’est pas nécessaire et ont préféré animer la fête de l’indépendance. C’est une question de choix. Mais ce n’est pas une raison pour que cela devienne un slogan disant que les artistes sont divisés. Car entre ceux qui ont boycotté et ceux qui ne l’ont pas fait, il y a toujours une amitié qui est là. Pa kont lor nou pou divize !

Existe-t-il des clans chez les artistes ?
Je ne parlerais pas en terme clanique mais plutôt en termes de tendances. Il existe différentes tendances. Mais de là à dire qu’il existe des clans, je réponds : non ! Ceux qui utilisent ce genre de vocabulaire nourrissent l’agenda de certaines forces occultes qui ne veulent pas d’une unité entre artistes. Nous sommes là pour déjouer cela, et j’invite ceux qui n’ont pas boycotté les festivités de croire en notre amitié et notre respect. La requête des artistes est saine et libératrice.

Et la jalousie entre artistes ?
Je ne répondrais à cette question que dans la mesure où l’on me prouve que la jalousie n’existe pas chez les politiciens, les fonctionnaires et dans d’autres corps de métiers.

Pourquoi précisément le boycott des festivités de l’indépendance ?
Ce n’est pas un boycott de la fête de l’indépendance. Nous boycottons seulement la partie musicale, qui relève des artistes du monde musical. C’est une instrumentalisation d’un événement qui a une portée nationale; nous ne pouvions pas boycotter une fête ethnique. Le boycott est un instrument pour interpeller les décideurs par rapport à certains besoins que les artistes ont depuis 49 ans, sinon plus. Espérons que ces requêtes seront entendues avant les 50 ans d’indépendance.

Quelles sont ces requêtes ?
Le projet de loi du copyright est en cours. Cela montre que certaines choses bougent. C’est un mouvement initié bien en amont du boycott. Nous avons interpellé les autorités par rapport aux manquements de la loi promulguée en 2014 et nous commençons à en voir l’aboutissement. Nous espérons la matérialisation de cette loi. Un cadre légal qui protège les artistes ou travailleurs culturels. À combien revient la diffusion de la musique ? Ce tarif doit être établi. On doit savoir ce que rapporte le broadcasting audio ou audiovisuel. Nous demandons à ceux qui utilisent la musique de collaborer.

Vous faites allusion aux radios ?
Les radios et la télé notamment, mais aussi les hôtels et les restaurants. Nous interpellons toute une palette d’utilisateurs. Il ne suffit pas seulement d’avoir une loi; nous devons aussi être en mesure de quantifier la diffusion en termes monétaire. La loi est en cours.

C’est combien la diffusion ?
J’ai appris que nous travaillons sur un tarif vieux de 25 ans. Je voudrais que les choses se fassent en toute objectivité et que l’on sache le tarif d’une diffusion et le nombre de diffusions. Et combien les utilisateurs devront payer. Par ailleurs, Maurice est signataire des conventions de l’UNESCO par rapport au quota. C’est-à-dire équilibrer les pays du sud par rapport à la domination culturelle et technologique des pays occidentaux. Les décideurs doivent comprendre cet enjeu majeur afin que l’on puisse établir une relation de partenariat avec les pays occidentaux. Notre requête s’inscrit dans un dynamisme international. Les promoteurs du boycott ont aussi demandé la mise sur pied d’un Arts Council.

Quid du statut de l’artiste ?
Tout travailleur a droit à une sécurité sociale. Mais quelle est la sécurité culturelle et sociale de l’artiste ? Elle est inexistante ! Nous devons réfléchir en ce sens. Beaucoup d’artistes voyagent de nos jours, mais arrivés à l’aéroport, rien n’indique qu’ils sont artistes. Allons plus loin : vers une cour industrielle à même de trancher des litiges d’ordre artistique ! Un statut d’artiste permet un filet de protection aux travailleurs culturels.

Une question à l’auteur-compositeur que vous êtes. C’est quoi une bonne chanson ?
La réponse peut être très subjective. Ce qui semble bon pour les uns ne l’est pas forcément pour les autres. L’auteur-compositeur doit être en mesure de produire un texte bien écrit. Un bon texte ne veut pas dire répéter deux mots du début à la fin. L’emballage musical ne fait pas non plus une bonne chanson. Une bonne chanson est respectueuse du texte et du labeur de l’auteur. Le support musical est aussi important. Un bon arrangement musical porte les paroles.

Diriez-vous qu’il existe une tendance à faire du “recyclé” en matière de chanson ?
Si un chanteur entreprend une cover version, c’est d’abord pour vendre. Est-ce mauvais de vendre ? Non. N’importe qui commercialisera un produit dont la vente est assurée. D’autres, en revanche, sont à cheval sur la création inédite. Je ne porte aucun jugement sur celui qui réalise une cover version. Certains ont besoin de vendre une commodité; d’autres préfèrent la création inédite, qu’importe le temps que cela prend pour vendre. Il faut avoir les moyens de se le permettre. Il importe de ne pas juger les artistes qui font des cover versions.
C’est aussi une question de goût. Un de mes désirs les plus profonds est de reprendre du Georges Brassens ou de reprendre Alain Peters à la sauce mauricienne, car j’ai une immense admiration pour ces chanteurs. Je suis un féru de textes.

Quelles sont les principales entraves à l’épanouissement d’un marché culturel ?
Nous avons tendance à tout laisser à l’État. Je pense que nous devrions adopter une approche plurielle. Il est temps que le secteur privé s’intéresse à la chose artistique et culturelle. Certains ont déjà commencé à le faire, mais il serait sain et épanouissant pour la société mauricienne que le secteur privé s’intéresse à l’industrie créative. L’État ne devrait pas non plus se cantonner à une perception de la culture. Le ministère est perçu comme un organisateur événementiel de fêtes ethno-religieuses. La culture et les matériaux culturels ne sont pas suffisamment envisagés pour le développement d’un marché culturel. Alors que nous disposons de matériaux culturels qui peuvent être mis sous forme d’art.

C’est donc à travers l’expression artistique que s’instaure le dialogue entre communautés ?
Je cite comme exemple Traditional Odyssey, qui m’a permis d’apprécier les instruments de musique des communautés présentes à Maurice. C’était un spectacle avec Ernest Wiehe, Linley Marthe, Neshen Teeroovengadum, Naden Veerapen… La culture devrait être transformée en commodité artistique afin que tous puissent en apprécier l’esthétisme. La vraie rencontre des cultures n’a pas encore eu lieu. L’explosion culturelle ne viendra pas du ministère dans son état actuel, d’où la requête de mettre sur pied un Arts Council : une plate-forme avec le secteur privé, le gouvernement et les acteurs et agents du monde artistique et culturel. On avait la vision 2015-2019. À quoi pouvons-nous nous attendre en deux ans ?