Notre invité de ce dimanche est le député MSM Zouberr Joomaye, qui est également un des porte-parole du gouvernement. Dans l’interview qui suit, il répond premièrement à des questions sur ce qui s’est passé le 2 juin à la Place d’Armes, à Port-Louis, et sur la réaction tardive du gouvernement. Dans la dernière partie de l’interview, le Dr Joomaye aborde des questions d’actualité politique.

De tous les politiciens qui se sont exprimés sur ce qui s’est passé sur la Place d’Armes, vous êtes le seul à avoir dit que Maurice est une République laïque où toutes les religions sont pratiquées et où tous les Mauriciens peuvent vivre comme ils le veulent, dans le respect des autres. Pourquoi les autres politiciens sont-ils évasifs sur cet événement ?
La plupart des dirigeants politiques occultent le fait que la communauté musulmane a une histoire commune avec le reste de la population mauricienne, fait partie intégrante de cette population et a contribué à son développement. Ici et ailleurs, la communauté musulmane prône le vivre-ensemble, le partage, la solidarité et l’entraide, mais malheureusement on a toujours tendance à accorder trop d’importance à des groupuscules qui ont parfois des interprétations fondamentalistes de la religion, qui entraînent une forme de repli et d’exclusion. Certains religieux, toutes confessions confondues, ont accaparé leur religion à des fins personnelles et s’amusent à jeter de l’huile sur le feu.

Comment expliquez-vous le fait que ce n’est que le 8 juin, et par votre intermédiaire, que le gouvernement a fait une déclaration sur ce qui s’est passé le 2 juin? Pour sa part, l’opposition a émis un commentaire, du bout des lèvres. Les politiciens mauriciens auraient-ils peur de ce groupuscule ou d’antagoniser les musulmans en condamnant ce qui s’est passé à la Place d’Armes ?
Je pense que les leaders politiques de l’opposition n’ont pas su comment réagir et communiquer par rapport à cet événement…

Tout comme le gouvernement !
Il a réagi.

Presque une semaine après les faits…
Dans ce cas précis, une réaction à chaud aurait pu avoir des conséquences incontrôlables. Au lieu de calmer les choses, une mauvaise réaction aurait pu les exacerber. Le gouvernement a préféré étudier la situation et prendre connaissance de tous les éléments à travers ses différents services avant de communiquer. Tout comme ceux qui étaient présents au Caudan et ceux qui étaient à la Place d’Armes ont le droit de s’exprimer, mais en respectant la loi. Ces derniers n’ont pas demandé l’autorisation nécessaire. Nous savons que dans beaucoup de pays une manifestation peut provoquer une contre-manifestation: c’est un des aspects de la démocratie.

Ne jouons pas sur les mots. Le 2 juin, le Collectif Arc-en-Ciel avait obtenu l’autorisation de la police, pas les « contre-manifestants » ! Il y avait une manifestation légale et une contre-manifestation illégale…
Les contre-manifestants disent que c’était une manifestation non organisée, spontanée…

À vous entendre, le samedi 2 juin, 400 personnes ont décidé, comme ça, sans se concerter, de sortir de leur maison, de leur travail pour aller contre-manifester à la Place d’Armes ? Vous n’êtes pas en train de cautionner les contre-manifestants ?
Pas du tout. Il faut prendre la mesure de la provocation dont ils se sont sentis les victimes. Il y a eu des posts sur Facebook qui étaient blasphématoires pour la communauté musulmane et une petite frange a décidé d’aller manifester. Ces gens auraient dû avoir demandé l’autorisation, je le reconnais. Aujourd’hui, la provocation est devenue un outil de communication et quand on a envie d’attirer l’attention, on provoque. Par ailleurs, il faut savoir qu’à travers le monde, le mécanisme de militantisme du mouvement LGBT est basé en partie sur la provocation, pour attirer l’attention, ce qui peut être parfois contre-productif. Et malheureusement — ou heureusement — dans la société plutôt conformiste de Maurice, l’opinion publique, influencée par les religions, n’est pas prête à accepter la forme de militantisme du mouvement LGBT importée de l’étranger. Pour moi, liberté d’expression ne veut pas dire liberté de provocation.

Vous trouvez plus normal que l’on importe à Maurice certaines formes de fondamentalisme, comme cela s’est produit le 2 juin ?
Je n’ai pas dit ça. Il faut éviter l’amalgame trop facile venant du monde occidental entre l’islam, l’islamisme, le terrorisme et le fondamentalisme. Le tout mis ensemble crée un lien très facile avec l’Etat islamique, Daesh qui sévit — je dis bien sévit — en Syrie et en Irak. C’est une dérive qui peut être néfaste pour le pays. En tant que musulman et élu du peuple, je suis extrêmement inquiet de voir certaines personnes défendre les « valeurs » de Daesh à Maurice.

« Valeurs » qui sont moins dangereuses que celles du mouvement LGBT ?
Je ne ferai aucune comparaison. Pour moi, il y a l’islam, religion de tolérance, de paix et d’ouverture et l’Etat islamique, et ce sont deux choses totalement, fondamentalement différentes. à Maurice, l’ensemble de la communauté musulmane ne souscrit pas à la politique de l’Etat islamique. Ce qui est rapporté dans la presse internationale sur les pratiques de l’Etat islamique n’est pas glorifiant pour l’ensemble de la communauté musulmane. On voit un terrorisme d’Etat, des tueries, des viols, des populations prises en otages, l’imposition de la charia sur des personnes qui ne le souhaitent pas et des conversions forcées. Tout cela est répréhensible selon l’islam. Je ne suis pas un juriste islamique, je n’ai aucune qualification dans ce domaine, mais j’ai été élevé selon les valeurs islamiques transmises par mes parents. Ce qu’on lit dans la presse internationale de l’Etat islamique n’a rien à voir avec les aspirations de la communauté musulmane mauricienne. Et quand je vois des hommes avec des bandeaux noirs, je ne suis pas le seul musulman mauricien à être inquiet.

Un de vos collègues, député de l’opposition, a déclaré qu’il était d’abord musulman avant d’être Mauricien et membre du Parlement. Que vous inspire cette déclaration ?
Je pense que ce politicien a tort à cent pour cent. Parce qu’on doit faire la distinction entre la vie publique d’un politicien, de surcroît élu pour représenter l’ensemble d’une circonscription composée de membres de plusieurs communautés, et sa vie privée et sa croyance religieuse. J’ai été élu dans une circonscription où les électeurs musulmans sont minoritaires, je sais de quoi je parle. Il n’y a pas de préséance d’un statut sur un autre dans n’importe quel sens. On est musulman du point de vue spirituel et dans la pratique religieuse, et l’on est élu du peuple au Parlement où l’on représente l’ensemble des électeurs d’une circonscription.

Vous rendez-vous compte que les propos que vous tenez vont vous valoir des tonnes d’attaques et d’injures sur les réseaux sociaux et ailleurs ?
Je n’attaque personne et je dis ce que je pense. Je crois qu’il faut avoir des convictions et des arguments pour les défendre, ce qui donne la possibilité de défendre ses idées, quand elles suscitent des réactions. L’homme politique qui agit en fonction de probables réactions a finalement peu de convictions.

Parlons de réactions, justement. La police, habituée à réprimer les manifestants — les victimes de la BAI, celles du Sale by levy ou les rastas pour ne citer que ceux-là — semble avoir pris des gants avec les contre-manifestants. Pourquoi ?
Personne ne s’attendait à ce que la SSU débarque sur la Place d’Armes, tout de même ! Je pense que la police a agi avec discernement et je suis heureux qu’il n’y ait pas eu de dérapages. Il y a eu, dans une certaine presse, un amalgame facile et des rumeurs ont circulé, mais il n’y a eu, sur cette Place d’Armes, qu’une contre-manifestation non autorisée.

Quand un internaute poste sur le Net la facture de clinique d’un ministre, la police l’interpelle le lendemain matin. Dans l’affaire de la Place d’Armes, la police a pris son temps pour convoquer quelques manifestants. Trouvez-vous cela normal ?
Pour moi, le temps de réaction et d’action est important, mais c’est la finalité de la démarche qui compte. Certains manifestants de la Place d’Armes ont été interpellés et la police mène une enquête.

En attendant, des extrémistes de tous bords se déchaînent sur internet et toutes sortes d’images et de séquences filmées sont diffusées, ainsi que des menaces en tous genres. Jusqu’à quand les autorités vont-elles tolérer ces incitations à la haine raciale et religieuse ?
En fait, au nom de la liberté d’expression, on est obligé de laisser tout le monde s’exprimer. Ce que les gens disaient jadis sous un arbre, dans un salon ou près d’une boutique, s’écrit aujourd’hui avec beaucoup plus de virulence, voire plus de violence, sur les réseaux sociaux. Il y a des choses absolument pas raisonnables et dans pas mal de cas, inacceptables, ainsi que des images choquantes, qui circulent sur les réseaux sociaux. Il est impératif et urgent de réfléchir sur un nouveau cadre légal pour réglementer tout ça. On a le droit de penser, on a le droit de parler en privé, mais on ne peut pas tout dire sur les réseaux sociaux, au risque de mettre en péril notre harmonie sociale. Il faut que les Mauriciens prennent conscience de cette nécessité.

Pensez-vous que depuis le 2 juin les choses se sont calmées ou bien le feu couve sous la cendre ?
Je pense que les choses se sont calmées, mais l’avenir nous dira si j’ai raison. Je pense que, comme c’est le cas dans la vie, un événement va prendre la place du précédent et occuper l’actualité. En l’occurrence le budget, la Coupe du monde de football et la fête Eid qui vont faire oublier cette expression d’une forme de violence sur les réseaux sociaux. Je suis satisfait que l’ordre et l’état de droit règnent à Maurice.

Le discours que vous tenez dans cette interview n’aurait-il pas dû avoir été fait dès le 2 juin à la télévision nationale ?
Si vous êtes en train de demander si le chef du gouvernement aurait dû intervenir à la télévision le 2 juin, au soir, je vous répondrai qu’il faut aller lui poser la question. Mais je pense que le soir même le gouvernement ne disposait pas assez d’éléments pour mesurer l’évolution de la situation. Il était important, à mon avis, de laisser les choses se calmer…

Et laisser le porte-parole du gouvernement faire la déclaration…
Je ne suis pas le porte-parole du gouvernement. Nous sommes plusieurs à communiquer au nom du gouvernement sur différents sujets spécifiques. On est choisi par rapport à notre connaissance de certains sujets.

N’avez pas été choisi parce que vous êtes musulman ?
Je ne pense pas que ce soit le cas. En tout cas, j’ai accepté de le faire parce que suis persuadé qu’il faut tout faire pour calmer les esprits. C’est une responsabilité en tant que membre du Parlement que j’assume totalement. Je voudrais profiter de cette interview pour lancer un appel à tous ceux qui veulent avancer dans la bonne direction de la cohésion sociale, du vivre-ensemble, du partage et du respect de l’autre, quelles que soient leur croyance religieuse, leur vie privée : c’est de travailler ensemble pour éviter que les Mauriciens ne se retrouvent dans une situation de méfiance qui va finalement être nuisible, localement et internationalement, à l’image de notre pays. Tout ce qui est répercuté à l’international finit par toucher à notre image, à notre économie, et quand l’économie ne va pas, rien ne va. Il faut le dire et le répéter : Maurice est une république laïque, où toutes les religions sont pratiquées dans la tolérance.

Changeons de sujet pour quelques questions d’actualité. Dans le Week-End de la semaine dernière, Dan Maraye s’élevait contre le fait que Pravind Jugnauth cumule les fonctions de Premier ministre et de ministre des Finances, alors que les deux postes sont des « full time jobs ». Quelle est votre opinion sur cette question ?
C’est une question de vision. N’oublions pas que nous avons eu, dans le passé, un ministre de l’Intérieur qui était aussi celui de la Défense, des Finances et de l’Information et Premier ministre en même temps ! Les Finances c’est un ministère clé, mais tout est question d’organisation. Je n’ai aucun doute que le Premier ministre arrive à tout bien gérer.

Comment le député du gouvernement que vous êtes réagit-il aux affaires, scandales et nominations contestées qui se suivent à intervalles réguliers ?
Je pense que le Premier ministre et le gouvernement sont sortis grandis de ces événements que vous qualifiez, entre autres, de scandales. Tout a été géré correctement et les personnes impliquées dans les affaires se sont retrouvées exclues du système, ce qui prouve la bonne foi du chef du gouvernement.

Le fait que l’ex-présidente de la République a voyagé deux fois par mois aux frais des contribuables et utilisé une carte de crédit d’une ONG étrangère n’est-il pas un scandale pour vous ?
Ameenah Gurib-Fakim a été un produit de la presse détruit par la presse. Pour moi, un président de la République doit avoir fait un parcours politique, être passé par le système électoral, avoir été en contact avec le peuple, avoir été élu et doit connaître les rouages de l’administration gouvernementale. On ne peut pas avoir été bureaucrate et devenir président de la République. Le triste épisode que nous venons de vivre vient de le prouver. Ma conviction personnelle est qu’il faut absolument être du monde politique pour aspirer à la plus haute fonction de la République.

Vous pourriez donc devenir président de la République ?
Je n’ai pas envisagé cette situation. Pour en revenir à votre précédente question sur l’utilisation d’une carte de crédit d’une fondation privée quand on est chef de l’état — même si c’est fait avec bonne volonté — ce n’est pas acceptable.

À un an et demi des élections générales, les rumeurs d’alliance entre le MMM et le MSM se multiplient
A l’approche des élections, des spéculations d’alliances en tous genres, voire contre nature, vont se multiplier. Le concept d’alliance préélectorale et de coalition gouvernementale avant les élections fait partie de la vie politique mauricienne. Je pense que depuis décembre 2014, le temps des grandes coalitions est terminé. Le peuple mauricien n’acceptera plus les alliances contre nature, c’est-à-dire faire volte-face et changer de discours et d’alliés du jour au lendemain. Il faut être constant. Je crois que les Mauriciens attendent de la franchise du politicien, pas l’hypocrisie qui permet d’arrondir les angles. Ils veulent la vérité, même si elle est blessante. Je crois que nous sommes bien partis pour que la scène politique ne change pas d’ici les élections.

Certains observateurs pensent que les scandales et les mauvaises décisions du gouvernement sont en train d’ouvrir un boulevard à Navin Ramgoolam pour qu’il revienne au pouvoir comme Premier ministre…
Nous sommes dans une situation où les grands partis sont dans l’opposition et doivent faire face à de graves problèmes internes. Même si on n’en parle pas beaucoup dans la presse, on sait qu’au sein du PTr il y a une crise de leadership. Avant de remporter les élections générales, Navin Ramgoolam devra remporter la bataille d’un leadership incontesté au sein de son parti et, pour moi, ce n’est pas gagné d’avance. Ensuite, il faudra que l’on sache où Ramgoolam va être candidat. Il ne peut pas le dire, parce qu’il n’est pas sûr de lui. C’est la plus grande preuve de faiblesse de Navin Ramgoolam.

Vous avez été élu sous la bannière du MMM que vous avez quitté pour adhérer au MSM. N’avez-vous pas été récompensé pour avoir tourné casaque, pour être devenu un transfuge ?
Je vous l’avais dit au moment de ma démission. J’ai quitté le MMM parce que je n’étais plus en phase avec la direction et le fait que ce parti n’avait pas de stratégie pour remporter les élections et appliquer son programme. Cette question est toujours d’actualité au MMM où, vous le savez mieux que moi, les départs se multiplient ces jours-ci. J’ai siégé comme député indépendant avant d’adhérer au MSM, pas pour avoir quoi que ce soit, mais pour soutenir un Premier ministre dynamique de ma génération en qui je crois. Pour moi, il n’a jamais été question d’obtenir quoi que ce soit au moment de mon adhésion au MSM.

Il semble qu’on vous avait proposé un poste de PPS…
C’est vrai, mais je n’étais pas demandeur et je n’ai pas accepté cette proposition.