1ers mais...

La marche inexorable continue. Après le Brexit en Angleterre, et l’élection de Donald Trump aux États-Unis, la présence de Marine Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles en France vient prolonger le sentiment que le monde bascule dans des extrêmes politiques allant vers la division.
Si ces extrêmes sont inquiétants,  on ne peut plus forcément dire qu’ils sont inattendus. En 2002, la présence de Jean Marie Le Pen au second tour avait provoqué une onde de choc dans l’électorat français. Et une forte mobilisation en conséquence. En 2017, la présence de Marine Le Pen était une donnée quasi attendue du deuxième tour, la principale question semblant être de savoir qui allait se retrouver face à elle. Comment expliquer cette normalisation de ce qui était hier impensable et inacceptable pour une nation?
Si en France les partis traditionnels de gauche et de droite viennent d’être laminés, ce n’est pas forcément pour être remplacés par d’autres «idéologies». Emmanuel Macron peine à être défini autrement que par un vague «centrisme» que certains voudraient rapprocher d’une politique relevant davantage de la droite, alors que d’autres voient en lui l’héritier d’un Hollande naufragé d’un socialisme qui n’en aurait plus que le nom. Quant à Marine le Pen, il semblerait que la mouvance fasciste dont se rapproche son parti ne soit même plus perçue. Comment expliquer autrement qu’elle fasse 23% des voix chez nos voisins réunionnais, pays d’immigrants?
Là aussi, c’est l’argumentaire du «economic hardship» qui semble prendre le dessus sur toute autre considération ayant trait à la désolidarisation et au morcellement d’une nation. Partout à travers le monde, c’est la précarisation économique qui semble devoir dominer l’agenda électoral et politique. Autrefois, on allait à l’école, puis parfois à l’université ou dans des filières préprofessionnelles, on trouvait un boulot, et à force de travailler dur, on arrivait à se construire une famille, acquérir une maison, envisager un avenir, puis enfin se couler dans une retraite plus ou moins paisible. Aujourd’hui, même au terme d’études longues et ardues, même avec efforts et sacrifices, c’est soit le chômage soit la précarité professionnelle qui guettent, et pour un nombre grandissant de jeunes adultes, le retour forcé chez les parents parce qu’il devient impossible de se payer un logement, une indépendance.
Il y a là une désastreuse impossibilité à se projeter. Une façon de se sentir déjà tellement au fond du trou que l’on pense que cela ne peut être pire. Ce qui entraîne, comme on a pu le voir aux États-Unis, une déconnection entre son vote et les conséquences de son vote.
A force d’avoir démonétisé sa propre parole, à force de ne faire que dans le très court terme de sa ré-élection, à force de ne se montrer préoccupé que de son enrichissement, le politique n’est plus perçu comme un constructeur.
Le cas du Venezuela est à ce titre édifiant. Dans la crise ouverte qui oppose depuis le 1er avril dernier le pouvoir socialiste et la population, on peut voir le terrible paradoxe d’un pays qui dispose d’importantes ressources pétrolières, mais où des produits de base comme le sucre et essentiels comme les médicaments sont devenus inaccessibles. Un café au lait aurait augmenté de 932% entre début décembre 2016 et fin février 2017! Et face à une population au bout du rouleau qui manifeste contre l’arrogance d’une bourgeoisie d’Etat qui s’octroie des privilèges somptuaires alors qu’elle a du mal à se nourrir et à se soigner, le gouvernement a choisi une brutale répression. Qui a fait 29 morts en moins d’un mois.
D’après le rapport de l’ONG Oxfam, intitulé «Une économie au service des 99%», rendu public le 16 janvier dernier, huit hommes possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale. Huit hommes.
«Il est indécent que tant de richesses soient concentrées dans les mains d’une si infime minorité, quand on sait qu’une personne sur dix dans le monde vit avec moins de 2 dollars par jours», dénonce Oxfam. Qui montre «comment les grandes entreprises et les individus les plus riches exacerbent les inégalités en exploitant un système économique défaillant, en éludant l’impôt, en réduisant les salaires, et en maximisant les revenus des actionnaires». En 2015 Oxfam avait déjà dénoncé le fait que le patrimoine cumulé des 1% les plus riches du monde avait dépassé celui des 99% restants avec un an d’avance sur les prévisions. Et son appel aux gouvernements à réagir et à se tourner vers une économie plus centrée vers l’humain n’a manifestement pas été entendu...
Pour le philosophe Walter Benjamin, rendre compte d’une époque c’est aussi rendre compte de ses rêves. Quels rêves produit un système qui a évacué le sens de l’intérêt général, un système où l’homme n’est, pour l’homme, qu’un prédateur cupide?
Nous vivons aujourd’hui une crise du sens de l’aventure commune. Le vote est devenu le symbole de cela: un recours expéditif.
Et le 1er mai, les politiques nous abreuveront encore du déplorable spectacle de leurs vociférations contre leurs adversaires du jour...