ACTUALITÉS COMMENTÉS : Survie à long terme et vraie nécessité

Il n’y a pas lieu de tourner autour du pot, d’inventer de savantes formules diplomatiques quand on doit dire le plus simplement les choses comme elles sont : le véritable objectif du gouvernement de l’Alliance Lepep avec sa Commission des poursuites (Prosecution Commission) installée sur la tête du Directeur des poursuites publiques (DDP) pour lui indiquer à qui intenter ou pas un procès était de s’assurer que Navin Ramgoolam, le leader du PTr, soit jugé sous, au moins, une des onze accusations portées contre lui avec l’espoir qu’il soit condamné et rendu inéligible.
Sans doute que si le projet d’amender la Constitution du pays dans ce but avait abouti, incidemment tout autre justiciable de ce pays qui se sent lésé par une décision du DDP aurait eu un recours. Cependant, derrière ce paravent d’un éventuel redressement judiciaire pour tous se cachait trop mal la détermination du régime en place d’essayer de tuer politiquement un seul homme, un adversaire qui, malgré ses boulets, incarne encore un obstacle à certaines ambitions nationales pour l’instant bloquées dans une des sous-chambres de l’Hôtel du Gouvernement.  
Dans sa volonté à finir le leader du PTr (“Mo pou fer Navin Ramgoolam rant dan prison”, avait juré Sir Anerood Jugnauth dans ses meetings lors de la dernière campagne électorale), le gouvernement avait, jusque la surprise du PMSD lundi dernier, fait de la sacro-sainte Séparation des pouvoirs, pilier de toute République démocratique, le cadet de ses soucis. C’était grave pour la société ! Et, dans pareil contexte, la personnalité controversée de Ramgoolam, ses frasques — avérées ou fausses — devenaient secondaires.
Pour en arriver à ce point-là en dépit de la résistance qui s’organisait, il fallait bien que le gouvernement Lepep se soit retrouvé singulièrement aux abois. Une après l’autre, les accusations portées contre Ramgoolam sont rayées par le Bureau du DPP.
Il ne reste plus maintenant, contre le leader rouge, que l’accusation provisoire de possession illégale de devises étrangères (plus de 200 millions de roupies) retrouvées dans ses coffres-forts. Certes, tout le monde à Maurice, de l’homme de la rue au cador de la haute finance, est très impatient de savoir comment il va  justifier la possession d’autant de dollars US passés par des banques censées soumises à contrôle sans que la Banque centrale du pays en ait été informée? Et si le DPP Satyajit Boolell, arrive encore à réclamer la radiation de la charge, on peut imaginer Navin Ramgoolam, ressuscité d’entre les morts, repartir à la conquête des leviers de commande du pays.
Les évènements de cette semaine démontrent qu’il y avait  jusqu’au week-end dernier urgence de la part du pouvoir lépepiste de tenter une ultime démarche afin que le leader travailliste ne s’en sorte pas. La décision à la onzième heure du PMSD, deuxième composante la plus forte du gouvernement, de s’en dissocier y a donc tout fait foirer.
Désaccord, mais sur la forme ?
Il faut se garder néanmoins de tremper dans cette propagande bleue qui érige l’ancien no 2 démissionnaire du gouvernement, Xavier-Luc Duval, ses ministres et députés en redresseurs de torts authentiques. Peut-on être certain que le PMSD a toujours voulu, comme il le prétend, “sauver la démocratie” en empêchant la mise sous tutelle du Bureau du DPP ? N’est-ce pas le même Xavier-Luc Duval qui a présidé le Conseil des ministres qui avait avalisé le projet de la Commission des poursuites avant de se résigner à le laisser tomber ? N’est-ce pas le secrétaire  général de ce parti, Mamade Khodabaccus qui, dans la presse de samedi 17 dernier, trouvait le projet de loi convenable parce que, disait-il, “si une Commission de poursuites fonctionnait à l’époque de la réouverture de l’affaire Azor Adélaïde (en 1989), Sir Gaëtan Duval n’aurait pas été traîné jusqu’en Cour d’assises ?” 
On avait compris en lisant les propos du bon docteur qu’il supputait que le Bureau du DPP avait été de connivence avec l’entreprise revancharde du gouvernement MSM-PTr de Sir Anerood Jugnauth de “fer Gaëtan Dival rant dan prison”... Que s’est-il donc passé exactement ensuite pour qu’en l’espace de 24 heures le PMSD s’en aille, subitement, dans l’opposition lundi ?
On prétend que c’est l’insistance du gouvernement à faire adopter par voie expresse sa Commission des poursuites et, particulièrement, la disposition que ladite Commission puisse recadrer les décisions prises par le DPP ces derniers 36 mois qui auraient motivé le départ du PMSD. 36 mois de rétroactivité auraient inclus la période pendant laquelle l’actuel DPP a examiné les dossiers de Ramgoolam pour ensuite le mettre hors de cause. Le principe même d’une Commission des poursuites avait donc l’accord du PMSD, mais c’est alors dans la forme qu’il y a eu problème...       
Sûrement, il y a un peu de vrai dans la prise de conscience du PMSD, mais il y a eu également au sein de ce parti un sérieux brainstorming sur son propre devenir à long terme. La question, dont nous savons qu’elle a fait l’objet d’âpres débats internes auxquels ont participé des cellules grises du barreau, était de savoir ce qu’il adviendrait ensuite au parti bleu une fois que le clan Jugnauth et le Mouvement Liberater auraient réussi à affaiblir le Parti travailliste avec son leader aux geôles pendant quelques bonnes années ? Et, cocorico ! l’unique réponse à la question était de ne pas contribuer à couler un parti frère !
La prochaine balle pour le coq
Depuis lundi dernier, on croise beaucoup de ces électeurs ralliés à l’Alliance Lepep a qui s’affirment “dégoûtés” par la tournure des évènements et qui jurent, déjà, qu’ils n’iront pas voter aux prochaines élections générales. Cette expression de dépit est particulièrement forte chez des personnes qui, autrefois, se définissaient fièrement soit travaillistes, soit Militants MMM mais qui par rejet massif de l’entente Navin Ramgoolam-Bérenger avaient rageusement virés de bord. Certains parmi cette catégorie assumeront probablement leur abstention. Par orgueil, par déception, qu’importe. Il faut toutefois relever qu’il y a dans ce genre de réaction un refus de voir en face une partie de la réalité politique dans notre pays. En politique, il n’y a jamais d’amis permanents, mais que des intérêts permanents qui, malheureusement, échappent à l’attention d’électeurs à la vision trop manichéenne.          
La Parti Mauricien et le Parti travailliste, deux partis préIndépendance qui se sont durement affrontés, ont fondamentalement terriblement besoin l’un de l’autre pour survivre. Depuis leur toute première alliance électorale d’envergure obligée dans le cadre des élections municipales d’avril 1977 confrontées séparément au MMM, ils ont fini par comprendre qu’ils sont comme les deux ailes d’un même avion destiné au crash le moindrement qu’ils n’arrivent pas à unir leurs énergies. Sir Anerood Jugnauth n’avait pas besoin de préciser “qu’il n’y a rien de commun entre le MSM et le PMSD sauf que de s’unir pour battre un adversaire”. Le PMSD savait que, une fois le Parti travailliste neutralisé avec un éventuel emprisonnement de son leader, comme un canard sur la mare, c’aurait été au tour de son coq bleu de prendre la prochaine balle... Quand, rendu aux prochaines élections générales, le MSM constamment à la recherche d’un allié (bourrique quoi !) pour le reconduire au pouvoir, l’aura lâché pour un énième remake MSM-MMM.
Qui plus est, pour nous, les événements inattendus de cette semaine ressemblent étrangement à des scénarios déjà vus. Avec, à chaque fois, Navin Ramgoolam pour un des principaux acteurs. Fin des années 1990, quand le gouvernement de transition MSM-MMM examine un premier projet de loi à l’Assemblée nationale pour instaurer la République, c’est le leader des rouges qui fait capoter l’affaire et empêche Anerood Jugnauth de diriger Paul Bérenger dans une voie de garage au Château du Réduit. Cinq ans plus tard, Navin Ramgoolam et Bérenger unissent leurs partis pour déboulonner le même Anerood Jugnauth. Entre-temps, ce fut une manoeuvre de Bérenger qui devait priver Sir Anerood du plaisir de faire disqualifier Ramgoolam comme leader de l’opposition, mais aussi de perdre son siège de député pour cause d’absence prolongée à l’Assemblée nationale.
Comment
soutenir une cause qu’on croit déjà
perdue ?
Cette fois, c’est par un revirement de situation inespéré que Xavier-Luc Duval sauve la peau du leader du Parti travailliste contre, il y a gros à parier, une alliance électorale entre rouges et bleues à la prochaine échéance qui pourrait bien bouter le MSM hors du gouvernement. Le temps dira si XLD obtiendra de Ramgoolam 50 % des sièges à pourvoir que son parti entendait arracher à Jugnauth...
Pourtant, il est aussi indéniable qu’il y a une vraie nécessité de redevabilité envers les citoyens de ce pays, pas seulement de la part du DPP, mais également des autres grands commis de l’Etat responsables d’autres institutions vitales pour notre société. Il faut toutefois savoir faire la différence entre une loi qui arrangerait des intérêts partisans et qui sape la confiance populaire dans les institutions et les intérêts généraux de tout un peuple. Il n’y a pas de formule toute faite et il aurait fallu lancer un vrai débat à ce sujet au lieu d’imposer coûte que coûte une commission déjà mal vue.
Il serait aussi certainement beaucoup plus productif d’exiger du Bureau du DPP qu’il motive chaque décision de poursuite ou de non-lieu plutôt qu’une quelconque commission l’ordonne de s’engager dans une voie ou dans l’autre après que son personnel et lui auront déjà conclu qu’un procès ne serait pas gagnable. Comment soutenir une cause quand déjà soi-même on n’y croit pas ?
Par contre, il suffirait qu’un DPP incompétent, ou qui a des partis-pris, fournisse fréquemment des explications bancales de ses décisions qui n’échapperaient pas à l’opinion publique (le public eye) pour qu’il se pende de lui-même et soit obligé de débarrasser le plancher avant que la Cour suprême ou le Privy Council n’encouragent l’Assemblée nationale ou la Legal and Judicial Service Commission à lui indiquer la porte de sortie...