Au-delà du dégoût

Vomir ses dholl-puri et son alouda du jour devant les grilles de l’Assemblée nationale.
Pisser toute sa vessie contre les roues des rutilantes berlines ministérielles.
Déféquer jusqu’au vertige au pied des grands arbres du château du Réduit.
Autant de choses qui ne sont pas, explicitement, interdites par la Constitution de notre pays. Mais dont on se doute bien, malgré tout, qu’elles ne se pratiquent pas...
Le mood de la semaine, clairement, est celui du dégoût.
Un dégoût profond, viscéral, envahissant, asphyxiant, face à une classe politique qui ne cesse de décevoir les espoirs et aspirations d’une population travailleuse, opiniâtre, battante.
Dégoût devant des personnes qui prétendaient incarner le changement et le retour de l’éthique et de la morale face à un ex-Premier ministre qui favorisait éhontément sa maîtresse dans l’attribution des plus gros contrats publics et qui a été retrouvé avec plus de 220 millions en roupies et dollars US se déversant de valises et de coffres-forts à son domicile.
Dégoût devant ce même ex-Premier ministre, Navin Ramgoolam pour le citer, qui à peine deux ans après avoir été pris la main dans le coffre, vient se targuer de monter à Port Louis une manif de protestation contre le deal père-fils. Lui, fils de l’ex Premier ministre Seewoosagur Ramgoolam, et Xavier-Luc Duval, fils de Gaëtan Duval.
Dégoût devant l’avalanche de “malangtés” (malpropretés demeurant trop faible) qui sont déballées par l’ex-ministre Roshi Bhadain, qui dit détenir des dossiers très compromettants sur une “mafia” opérant au sein du gouvernement, dossiers qu’il ne rendra toutefois publics que si on continue à victimiser ses sympathisants et à l’empêcher d’enlever ses bondieuseries de son ex-bureau officiel de ministre de l’Etat mauricien. Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette...
Disons-le donc: Beurk. Grand, gros, sonore Beeeuuuurrrkkk.
Mais après avoir dégueulé nos tripes, il va bien falloir se redresser. Et s’attaquer à quelques questions.
Depuis le week-end dernier, depuis qu’Anerood Jugnauth a annoncé et mis en pratique sa décision de passer le poste de Premier ministre à son fils Pravind, beaucoup de questions se sont posées par rapport à la constitutionnalité de cet événement inédit.
Certains citent la clause 60-3(a) pour faire valoir que notre Constitution prévoit qu’un Premier ministre doit démissionner de l’Assemblée nationale pour qu’un autre Premier ministre puisse être nommé. D’autres mettent en avant l’article 4(a et c) qui, lui, rendrait tout à fait constitutionnelle cette sidérante opération “pass boul” du pouvoir d’un père à son fils en plein milieu de mandat. Puisqu’un cas a été entré en cour, il reviendra à la justice de nous dire de quoi il en retourne. L’affaire peut être intéressante si elle vient montrer qu’il y a, dans notre Constitution, des clauses potentiellement “contradictoires”. Et pourrait ramener à la nécessité pas seulement de revoir notre Constitution sur certains points, mais peut-être d’aborder enfin la question de savoir si à la veille de célébrer les 25 ans de la République et les 50 ans de notre indépendance, il ne serait pas temps de remettre sur le tapis, avec détermination, le sujet de l’institution d’une 2ème République.
Dans nombre de jeux-concours, les règlements stipulent que les membres de la famille de tout employé de l’entreprise organisatrice n’ont pas le droit de participer au dit jeu. A défaut de pouvoir appliquer cette même exigence à notre vie politique, il serait peut-être temps de réfléchir à des mesures comme la limitation des mandats. Qui aurait pu nous éviter de revoir à nouveau Anerood Jugnauth au poste de Premier ministre 31 ans après avoir occupé ce poste pour la première fois... Et qui aurait pu favoriser, plus fondamentalement, un plus grand renouvellement de notre personnel politique.
Ne soyons pas hypocrites: nous savions. En votant pour Anerood Jugnauth, 86 ans, et son équipe hétéroclite en décembre 2014, ce pays savait qu’il réveillait une belle poignée de morts vivants. Et elle n’était que trop parlante, l’image de Sarojni Jugnauth, rappelez-vous, essuyant la bouche de son époux lors de son allocution suivant la proclamation des résultats...
Mais, quelque part, ce pays a eu le sentiment qu’il n’avait pas le choix. A l’intérieur de la sclérosante bipolarisation de notre vie politique, c’était cela ou Navin Ramgoolam. Et le défi, aujourd’hui, au-delà de l’affirmation de notre dégoût, sera bien de trouver comment arriver à renouveler notre classe politique, à attirer du sang nouveau vers ce champ trop longtemps laissé à des dynasties uniquement préoccupées de leurs biens personnels et non du bien commun.
Si nos dirigeants ne sont pas capables de comprendre d’eux-mêmes que le pouvoir n’est pas un joujou qui se transmet de père en fils, que l’électorat n’est pas un acquis qu’on peut conchier allègrement (pour reprendre le mot du chanteur Renaud) en lui imposant en cours de route ce pour quoi il n’a pas voté, alors seule la possibilité réelle d’avoir un choix peut nous aider à avancer. Un organisme malade a parfois besoin d’une bonne purge pour pouvoir se renouveler. Vomir, alors, peut avoir du bon...