Au nez et à la barbe de tous

On ne refera pas la course, mais tous ceux qui ont suivi le betting trend de la dernière épreuve de samedi dernier pouvaient facilement parler de course courue d’avance. L’évolution de la cote de l’éventuel vainqueur, Brave Leader, a brutalement chuté dans les dernières heures précédant la course, passant de 4/1 à 2/1, faisant ainsi d’une bonne chance une certitude. Dans le jargon du Champ de Mars, on appelle cela « make it double sure ».
Tout turfiste digne de ce nom aurait émis un doute sur une victoire facile de Brave Leader, qui préfère la course à l’avant, avec à son intérieur au départ la présence de Social Network, un autre cheval vif dans les premiers mètres. Mais voilà, malgré les instructions claires de son entraîneur, Social Network fut repris par son jockey Bardottier, ce qui permit à Brave Leader d’avoir un soft lead qui a rendu sa fin de course moins pénible et par là même lui a donné une victoire sur un plateau. Les commissaires de courses ont rapidement réagi après l’épreuve et après avoir écouté toutes les parties ont logiquement sanctionné le jockey Bardottier de trois semaines de suspension « for not riding to the satisfaction of the stewards » en signifiant leur préoccupation sur la monte du jockey dans la partie initiale de l’épreuve. En principe, l’honneur est sauf, tout le monde a fait son travail et il faut dire bravo pour les sanctions.
Mais voilà, ce genre de comportement en course existe depuis la nuit des temps à Maurice, des sanctions ont été prises et les jockeys ont été suspendus. Malgré tout cela, on constate, les mains ballantes, que le phénomène continue de plus belle, au nez et à la barbe de tous. Pour la simple et bonne raison que dans l’équation de l’enquête des commissaires, l’évolution de la cote des chevaux n’est pas prise en considération et c’est là où le bât blesse. Car sans preuve d’une quelconque cause à effet entre l’évolution des cotes et le déroulement d’une course, il est impossible de sanctionner plus lourdement après l’épreuve, mais surtout, il est impossible de protéger l’intérêt des turfistes avant le départ de la course.
Tout le monde le sait, l’évolution réelle des cotes des chevaux chez les bookmakers n’est pas une donnée mise à la disposition des commissaires de courses. Seuls quelques privilégiés de la GRA et éventuellement de la MRA y ont accès, les commissaires de courses eux devant se contenter de faire suivre les tableaux des bookmakers in situ au Champ de Mars. Des tableaux qui ne reflètent pas nécessairement la vraie évolution des cotes en temps réel.
Cette visibilité de l’évolution des cotes des bookmakers aurait due être aussi fournie au public sous forme d’un tableau électronique qui donnerait en temps réel la synthèse de l’évolution moyenne des cotes des chevaux et ses écarts types. Cela est fait sur certains hippodromes à l’étranger et donne aux turfistes la possibilité de savoir ce qui se passe dans le monde brumeux des fixed-odd qui, on le veut ou pas, dicte dans notre pays le résultat de bon nombre de courses. Il faut arrêter de se voiler la face, la peur des commissaires de courses est inversement proportionnelle aux primes accumulées pour avoir favorisé les desseins inavouables des bookmakers en courses.
Les récents scandales des rencontres avérées hors hippodrome entre des jockeys et un bookmaker qui ont fini en queue de poisson avec la même célérité qu’ils ont fait la une de l’actualité démontrent la grande hypocrisie qui anime le monde hippique mauricien. Tout le monde connaît les relations existantes entre jockeys et bookmakers, comme celles du jockey de Social Network et un bookmaker notoire, pointé du doigt dans le rapport intérimaire Parry. Mais rien n’empêche tout cela de continuer allègrement.
Il est de notoriété publique que des jockeys attachés à des écuries ou pas doivent aller chercher leur salaire ailleurs et que pour ce faire, ils ont des missions pas toujours catholiques à réaliser en course, comme rater le départ, bousculer ou box un favori, ou aller faire courir un frontrunner pour qu’il morde la poussière. Bon nombre de jockeys sont des mission-men au service du monde du fixed-odd betting. Et ils peuvent dormir tranquille lorsqu’ils sont pris en flagrant délit, car ils trouveront toujours un homme de loi, animé par son instinct de justicier désintéressé, pour aller titiller ou exploiter les faiblesses criardes en matière procédurale des commissaires de courses. Tout cela ressemble à du mauvais cinéma qui a perduré pendant des décennies… et qui continuera au nez et à la barbe de tous.
Si nous avons illustré les relations incestueuses entre monde du pari et professionnels de course avec la victoire d’un favori hyper protégé, il faut aussi s’inquiéter de la faillite généralisée de grands favoris dans des épreuves plus huppées, car lorsque les favoris mordent la poussière, ce sont les organisateurs du fixed-on betting qui accumulent les gains. Il est plus facile de faire perdre un favori que de le faire gagner et dans cette perspective, garantie par un jockey, les favoris sont offerts "cerfs-volants", c’est-à-dire à des cotes alléchantes attrape-nigauds. Malheureusement, des turfistes cupides se laissent prendre au piège…
Parmi les bookmakers du fixed-odd figure en bonne place SMS Pariaz, dont l’un des animateurs est un proche du gouvernement actuel. Pas étonnant qu’il ait donc un soutien inconditionnel de la GRA dans le litige qui l’oppose au MTC. Le contrat de SMS Pariaz vient d’être renouvelé par la GRA et il peut opérer des paris sur les courses malgré une mise en garde du MTC conforté par un jugement défavorable de la cour à l'encontre de cette compagnie. S’appuyant sur une directive qu’elle a émise en mars de cette année pour contraindre le MTC à octroyer la permission à SMS Pariaz d’exercer bien que ce dernier n’ait pas respecté leur accord initial sur le taux de la redevance qu’il doit payer à l’organisateur des courses, la GRA invoque le fait que c’est le MTC qui est en breach de directive. Une directive intérimaire unilatéralement imposée par la GRA dans l’intérêt d’un unique opérateur de paris qui est en retard de paiement pour 2016 et qui a décidé de son propre chef de payer une redevance moindre que celle agréée depuis des années dans un escrow account ! Pour la GRA, qui avait demandé à la firme BDO de faire un holistic report sur la situation, SMS Pariaz est en droit d’opérer parce qu’il y a une affaire en cour et les redevances seront ajustées dépendant des conclusions de BDO. Un rapport qui se fait vraiment trop attendre, puisque plusieurs mois se sont écoulés.
En attendant, contrairement aux lois de la liberté d’entreprendre, l’autorité, les droits et les intérêts du Mauritus Turf Club sur un accord privé entre deux parties sont totalement lésés. Et ce, avec l’assentiment d’un régulateur qui a montré d’emblée un bias dans cette affaire puisque la redevance payée dans le fameux escrow account est au niveau des off-course bookmakers et non selon l’accord existant avec le MTC. Si c’est avec cet état d’esprit qu’on va mettre de l’ordre dans le monde hippique, eh bien on est déjà au stade d’un faux départ…