BILAN ET ANALYSE: Dynamisme culturel et déphasage institutionnel

La vie culturelle à Maurice semble depuis quelques années porter un nouveau souffle et s’animer de nouvelles dynamiques, avec la multiplication d’événements de toutes sortes créés grâce aux initiatives des artistes mauriciens eux-mêmes ainsi qu’à celles des agences et centres culturels qui font venir des artistes étrangers. La presse ne cesse d’annoncer de nouveaux concerts, de faire découvrir les créations de nouveaux venus dans le monde des arts et des spectacles et l’on voit naître des événements culturels d’un nouveau genre, tels que Porlwi by light ou encore le projet Moris dime, qui entendent valoriser certaines formes de patrimoine culturel ou industriel, grâce à l’apport d’artistes et de créateurs.
Les galeries ont fleuri dans le pays, les plasticiens ouvrent des ateliers, les festivals se multiplient et certains d’entre eux se pérennisent, le mécénat commence à se développer et le sponsoring culturel se généralise, cette démarche n’étant plus seulement réservée au secteur sportif. Des coopérations régionales se concrétisent sous la forme d’initiatives individuelles ou privées, dans les secteurs de la musique, des arts plastiques, parfois du spectacle.
Astrid Dalais, qui a créé l’événement Porlwi by light avec Guillaume Jauffret, nous confiait récemment que cet événement particulièrement populaire a incité des entreprises à introduire le soutien à l’action culturelle dans leur stratégie, démarche qui dépasse la simple notion de sponsoring. Il n’existe pas à proprement parler aujourd’hui de grande étude économique qui permettrait de mesurer de manière scientifique le poids du secteur créatif de termes d’emplois et de chiffre d’affaires dans les différentes disciplines qui en font la substance, mais gageons qu’elle pourrait montrer d’intéressantes progressions.
Pourtant, il demeure surprenant de constater que ce dynamisme du secteur culturel mauricien s’affirme dans un contexte administratif et politique aussi atone et sclérosé. Les ministres qui se sont succédé au ministère des Arts et de la Culture ont parfois eu des idées, rarement une vision d’ensemble, jamais les moyens de mettre en place une politique culturelle nationale, et toujours les mêmes contraintes qui relèvent dans une certaine mesure du clientélisme communautariste. Et si l’on se penche de plus près sur cette multitude d’événements qui font que l’amateur de création artistique peut trouver dans l’île de quoi lire, écouter, et occuper ses soirées, les problèmes de fond demeurent et sont régulièrement rappelés par les acteurs du secteur culturel.
Un fossé se creuse
Le déphasage entre les initiatives du secteur public en matière culturelle et ce dynamisme des artistes et créateurs eux-même semble s’agrandir. Et le dernier soubresaut politique du pays, la démission d’un des partis alliés du gouvernement avec celles notamment des ministres de la Culture et du Tourisme, sans compter plusieurs nominés dans des corps para-étatiques dont on ne sait s’ils vont rester ou non à leur poste, pourrait encore ajouter des incertitudes à un climat d’attentisme bien familier au milieu culturel. Les dossiers déjà en souffrance depuis longtemps continueront de traîner tant que nous n’aurons pas des équipes ministérielles portées par une stratégie d’ensemble et sa déclinaison sous la forme d’une politique culturelle mûrement réfléchie.
Parmi les exemples les plus saillants, figure par exemple le projet de galerie d’art nationale qui ne semble plus du tout à l’ordre du jour depuis le changement de gouvernement. Quand on pense qu’un calendrier tout à fait irréaliste avait été avancé par la cellule Culture et avenir du précédent PMO qui avait même tenu à poser une première pierre symbolique avec force invités, alors que les travaux de rénovation du bâtiment classé qui devait l’accueillir n’avaient même pas été évalués, on est en droit de s’interroger sur le sérieux qu’accordent nos politiciens à ces questions ainsi que sur certaines formes d’instrumentalisation du culturel au profit de la communication politique.
Le Musée de l’esclavage dont l’idée et la conception ont été étudiées par des chercheurs spécialisés dans ce domaine et dont une première ébauche a été exposée dans le rapport de la Commission Vérité et Justice rendu public début 2012, sera-t-il installé dans l’ancien hôpital militaire comme préconisé ou dans l’ancien entrepôt de United Dock comme suggéré récemment par l’ex-VPM ? Là encore, il semblerait que le calendrier politique du leader bleu qui voulait voir ce dossier aboutir avant la fin de son mandat ait primé sur les questions de fond.
Les lecteurs et les écrivains de l’île Maurice et de la région ne peuvent aussi quant à eux que sortir leur mouchoir pour pleurer un salon du livre, dont on finit par se demander si les motivations qui ont présidé à son organisation relevaient du souci de dynamiser le secteur du livre à Maurice ou de servir de faire-valoir à quelques politiciens et VIP. Les faits semblent parler tout seuls : deux éditions ont eu lieu, le gouvernement a changé et de salon du livre, il n’est plus question. On ne peut que s’alarmer à l’idée que cet événement qui rendait nos auteurs visibles du plus grand nombre et apportait une indéniable impulsion à la promotion de la lecture soit tombé aux oubliettes à cause d’un simple changement de gouvernement.
Sans s’appesantir sur divers sites patrimoniaux en chantier dont les pierres de taille sont régulièrement pillées, la rénovation du Théâtre de Port-Louis qui se fait toujours attendre ne donnerait pas envie de pleurer si l’état de l’édifice était véritablement stabilisé, pour ainsi dire figé dans le temps, en attendant que ces travaux tant désirés surviennent. Et bien que l’annonce de sa rénovation ait été faite par un ex-ministre des Finances, aucun mouvement n’a été constaté et la question cruciale de ce qui habitera et donnera vie à ce haut lieu demeure…
Où sont les artistes ?
À quoi bon en effet rénover ces fleurons du patrimoine historique et culturel de l’île que sont le Théâtre de Port-Louis et le Plaza, sans avoir les organisations artistiques qui en assureront la programmation ? Le secteur privé compte pourtant plusieurs spécialistes de la programmation culturelle dont les services pourraient sans problème être mis à profit. Le ministère de la Culture ne pourrait-il pas enfin mettre en place les outils qui permettront de créer un orchestre et des chœurs nationaux (les chanteurs et musiciens n’attendent que cela), ainsi qu’une troupe théâtrale ou un conservatoire national qui contribueraient à structurer et réanimer un secteur qui se vide de son sang ?
L’arrêt du festival de théâtre Passe-Portes, qui soutenait la création de pièces de jeunes auteurs de Maurice et du monde francophone, est d’ailleurs symptomatique de cette santé déficiente. Un conservatoire d’arts dramatiques et une école de cinéma seraient-ils un luxe pour l’île Maurice, quand par ailleurs on ose annoncer pompeusement vouloir encourager l’industrie du cinéma ? Les professionnels le savent et le disent, cette dernière a besoin de se structurer sur l’ensemble de la région pour pouvoir exister et une amélioration notable de l’écriture et de la qualité des productions doit être encouragée, pour que cette industrie bourgeonnante soit identifiable à Maurice, devienne plus visible, et surtout crédible. Est-il normal que là encore, les fonds européens soient mis à contribution pour pallier l’absence de formation et d’aide à la structuration régionale de ce secteur ? Cela ne devrait-il pas relever de la politique culturelle d’un gouvernement qui libérerait ainsi le festival Île Courts d’un poids, lui permettant de se concentrer davantage sur sa vocation de production et de diffusion cinématographique ?
Que fait-on pour dynamiser les outils de transmission culturelle, à commencer par le plus accessible financièrement, à savoir le livre ? Où en sommes-nous de nos sites patrimoniaux, de nos tristes musées nationaux, de nos pauvres collections publiques si bizarrement préservées ? L’éphémérité, voire la volatilité, semble caractériser la vie culturelle de ce pays, un peu à l’image des programmes politiques de différents partis et groupuscules qui changent allègrement au gré des diverses alliances et opportunités. En ce qui concerne les projets culturels à long terme et les questions de fond indispensables à la consolidation d’une société, nous ne pouvons que compter sur les initiatives de certaines personnalités attachées à un projet (prix Jean Fanchette, Collection Maurice, Institut d’art contemporain de l’océan indien, ouverture récente de la galerie d’art africain 1, 242 South East, les initiatives de certains groupes ou artistes autour du séga, du jazz, de la musique classique, etc.) des propositions des centres culturels étrangers (IFM, CCC, etc.) ou encore sur l’apport considérable d’équipes techniques et de chercheurs, qui arrivent à faire aboutir certains projets grâce à une patience et une persévérance absolument sans limite, en regard des obstacles auxquels ils peuvent être confrontés (cf Aapravasi Ghat, le Centre for research on slavery and indenture, etc.).