Birmanie : silence, on tue !

Abject. Révoltant. D’une rare et inouïe violence. Des actes barbares. Des tueries innommables. Des scènes de décapitation et de mutilation insoutenables. S’agit-il d’images de propagandes de Daech ? Non. Il s’agirait plutôt d’exactions de l’armée Birmane sur une minorité musulmane, les Rohingya.
Cette semaine, le pouvoir des images a frappé une nouvelle fois. Et toujours via les réseaux sociaux. Ceux‑ci ont été inondés de photos et de clips, pour la plupart insoutenables, indicibles. Ces images ont été balancées brutalement, via les plateformes des réseaux sociaux, dans un souci premier d’alerter l’opinion publique, locale et internationale, sur les événements qui se déroulent en Birmanie.
La plupart des chaînes d’infos internationales ont peu, ou pas, relayé ces scènes d’horreur. Très probablement par prudence. La BBC a brisé le silence, en diffusant un reportage ce jeudi 7. Bien qu’indiquant qu’elle ne peut authentifier tous les dires des témoignages recueillis sur place, et autant pour les documents vidéo, audio et photographiques, dans le contexte présent. Ce qui est d’ailleurs compréhensible.
Ce qui l’est moins, en revanche, c’est la quasi‑ignorance de toute la chose par la communauté internationale. Aucun pays, et surtout, aucun leader politique mondial, ne semble s’émouvoir de l’exode forcé de cette minorité de la Birmanie, et des horreurs dont elle témoigne. Poussés dans leurs derniers retranchements, à marcher pieds nus dans la gadoue, à rivaliser d’ingéniosité pour franchir des barbelés sur la frontière avec le Bangladesh, à abandonner tous leurs biens, au risque de périr, selon leurs propres dires, afin de trouver refuge dans un autre État, et tout recommencer : tel est le sort de ce million et quelques de pauvres âmes, traquées et prises pour cibles. Mais tout cela touche peu ou pas du tout les leaders mondiaux. Ne citons pas les tueries qui feraient pâlir les plus hardis des réalisateurs de films d’horreur, assoiffés d’hémoglobine ! Tobe Hooper, décédé il y a peu, père du mythique Massacre à la tronçonneuse, en aurait rougi de honte… Et n’évoquons pas non plus ces femmes mutilées, violées, tuées ; ou ces gosses torturés, puisque ces informations ne peuvent être vérifiées.
Pourtant, le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Gutteres, avait tiré la sonnette d’alarme depuis fin août. Ce mercredi encore, il devait revenir à la charge, exprimant ses craintes puisque cet exode forcé prend de sérieuses allures de crime contre l’humanité… Et les mots « génocide » et « nettoyage ethnique » circulent de plus en plus. Malgré tout, le fait que les membres de cette minorité soient contraints de tout abandonner, sous peine de mourir, puisqu’ils racontent comment les soldats de l’armée birmane les traquent dans leurs hélicos, incendiant leurs maisons et tirant sur eux à coups de mitraillette pour les faire fuir, n’a pas suscité grand émoi ! Par humanité, on avait pensé que les grands leaders mondiaux auraient pris position. Serait‑ce que parce que les Rohingya n’ont ni pétrole ni or à donner au monde que nul ne semble s’émouvoir de leur sort ?
Et l’autre élément, effarant et surprenant, c’est le silence assourdissant d’une femme que la communauté mondiale a salué comme une grande dame il y a peu : Aung San Suu Kyi. Une femme symbole de lutte contre l’injustice. Prix Nobel de la paix en 1991, celle qui est désormais conseillère spéciale du gouvernement birman et de la présidence, est sortie de son mutisme pour expliquer que son pays faisait « ce qu’il fallait pour éradiquer tout germe éventuel de terrorisme et d’extrémisme… »
Heureusement, dans toute cette folie inhumaine, des voix, et non des moindres, se sont fait entendre ! D’abord et surtout, celle du Pape François. Dans un clip qui circule toujours sur le net, alors que cet appel date de fin août, le Saint-Père en appelle à prier pour les Rohingya. Le plus simplement du monde. Ce que les grands leaders politiques n’ont pu faire. Là où les grands discours ont failli, les mots simples de cet éminent représentant religieux font toute la différence. Dans le même souffle, un autre Prix Nobel de la paix, lui aussi religieux, l’archevêque Desmond Tutu, a écrit une lettre très poignante, adressée à Aung San Suu Kyi, et publiée dans The Guardian le 8 septembre. Il la termine en ces mots très puissants : « My dear sister, if the political price of your ascension to the highest office in Myanmar is your silence, the price is surely too steep. »
Le sort des Rohingya interpelle. Car depuis quelques années, les peuples déracinés sont devenus une réalité du monde actuel. Sur une autre échelle, les déracinés chez nous ces jours‑ci sont ceux dont les maisons se trouvent sur le tracé du Metro Express et qui ne veulent pas être délogés. La puissance des médias, et, encore une fois, des réseaux sociaux aidant, les irréductibles de La Butte et de Barkly, qui ont osé affronter bulldozers, invectives et barrages divers, vendredi dernier, poursuivent la bataille juridique enclenchée…