Bombe à fragmentation

L'audition de Peroumal Veeren, détenu pour trafic de drogue, hier par la commission d'enquête présidée par l'ex-juge Paul Lam Shang Leen se sera finalement révélée être une véritable bombe à fragmentation, des éclats volant dans toutes les directions et touchant toutes une série de personnalités, dont le Premier ministre.  
Prisonnier ou pas, toute personne déposant devant une commission d'enquête le fait sous serment et a l'obligation de dire la vérité, et rien que la vérité. Partant de ce principe, tout le monde est en droit de savoir ce qui adviendra des révélations ou des allégations faites par le détenu devant la commission. De même, la commission a-t-elle les moyens, ou le pouvoir, d'approfondir les allégations et les accusations faites par exemple à l'encontre du Premier ministre ? Autres questions : à quoi servira le résultat de l'audition de Peroumal Veeren et quelles suites auront ses déclarations ? Le Premier ministre adjoint, Ivan Collendavelloo, qui est légiste de formation, affirme pour sa part n'attacher « aucune importance » à ce genre de déclarations venant de « quelqu'un qui n'a rien à perdre à ce petit jeu ». Il s'étonne d'ailleurs que le témoin ait eu l'outrecuidance de proclamer son innocence pour un crime pour lequel il a été condamné par la Cour suprême.
Mais d'autres voix se sont fait entendre, dont celle d'Alan Ganoo, également légiste, qui estime que prenant en compte que le témoin a déposé sous serment, on part du principe que, conformément à la loi, il aura dit la vérité. Pour lui, il est par conséquent indispensable que le Premier ministre dépose devant la commission pour se disculper et réfuter les allégations faites à son encontre. Ce dernier, de retour jeudi de vacances avec sa famille à Rodrigues, a d'ailleurs été prompt à réagir, qualifiant les déclarations du détenu de « joke de mauvais goût » et soutenant que « les mensonges du trafiquant Peroumal Veeren, condamné à 34 ans de prison, ne peuvent avoir pour but que d'essayer de ralentir le démantèlement du trafic de drogue à Maurice ».
La commission d'enquête sur la drogue, dont le travail a jusqu'ici été salué par l'opinion publique pour avoir mis en lumière l'ampleur du trafic de drogue dans le pays, se trouve devant une situation délicate à gérer. Son président a en effet le devoir d'indiquer quel suivi la commission compte faire à la suite des allégations formulées par le détenu et quelle orientation elle donnera à son enquête. À titre de comparaison, aux États-Unis, le département de la justice n'a pas hésité à nommer un conseiller spécial, et pas des moindres, pour enquêter sur la collusion alléguée entre l'équipe du président en exercice et les Russes lors de la campagne électorale présidentielle. De même, en Angleterre, on a vu des commissions d'enquête instituées pour faire la lumière sur des décisions du Premier ministre d'alors Tony Blair dans le cadre de la Guerre du Golfe.
À quelle institution indépendante devrait-on avoir recours dans l'éventualité où des allégations étaient formulées contre une personnalité comme le Premier ministre ? La population, qui en a vu de toutes les couleurs ces derniers temps, est abasourdie et ne sait plus à qui faire confiance. Dans l'opposition, les dirigeants politiques, dont Xavier-Luc Duval, déplorent déjà que la réputation de Maurice soit au plus bas. De son côté, Shakeel Mohamed parle même du « dégoût » de la population.
Sans mettre en doute la volonté du Premier ministre de démanteler le trafic de la drogue, il devrait lui-même demander qu'une enquête soit initiée sur les allégations dont il fait l'objet, et ce afin de savoir à quel moment de l'argent aurait été remis à Geanchand Dewdanee à son intention. Sans compter qu'il devrait également proposer de déposer devant la commission d'enquête, ce qui permettrait d'instiller à nouveau un certain degré de confiance parmi la population.
Au-delà de tout ce débat, la nécessité d'une loi sur le financement des partis s'impose plus que jamais. Une telle législation ainsi qu'une nouvelle loi sur la déclaration des avoirs sont aujourd'hui une urgence. Et pourquoi pas un texte de loi sur la moralisation de la vie politique inspiré de celui adopté par le parlement français cette semaine...