Bouledogues avec dents

Il n’y a pas, dans notre actualité, que ces bouledogues sans dents qu’incarnent nombre de nos institutions. Et il faudra d’ailleurs se pencher sur la validité de ces organismes  censés agir comme régulateurs, qui semblent incapables de se réguler eux-mêmes. Mais qui n’en coûtent pas moins aux contribuables.
Non, il est ici question de ces autres bouledogues, du nom de ces requins connus comme de dangereux prédateurs. Et dont la présence est désormais crainte dans nos eaux, depuis que le ministre des Finances a annoncé, lors de la présentation du budget la semaine dernière, le projet de développer des fermes aquacoles autour de l’île.
Nous aurions sans aucun doute beaucoup à gagner à favoriser l’exploitation de nos mers. Et les limitations de notre petit territoire terrestre pourraient être amplement compensées par l’étendue d’un domaine marin qui, d’Agalega à Rodrigues, se révèle très vaste. Si au moins nous étions en mesure de le contrôler.
Il n’est donc pas étonnant que le gouvernement veuille exploiter ce qui demeure à notre portée, soit nos zones côtières. Déjà, en avril 2014, des amendements avaient été apportés à la Fisheries and Marine Resources Act, identifiant 20 sites autour de l’île, soit un total de 1340 arpents, à être alloués pour la création de fermes aquacoles. Remise sur le tapis aujourd’hui, cette entreprise d’élevage de poissons dans des cages placées directement en mer n’est pas sans susciter de nouvelles craintes et oppositions. Outre la question que pose la «privatisation» du domaine public qu’est la mer, vient s’ajouter cette fois la crainte des requins qu’inspire l’expérience de l’île de La Réunion.
Depuis 2011, La Réunion a connu une recrudescence jugée anormale d’attaques de requins: 21 au total, dont 9 mortelles (sur un total de 46 dans le monde). Une véritable «crise requin» que nos voisins n’en finissent pas de tenter de gérer.
Certes, on meurt beaucoup plus des «attaques» de moustiques dans le monde (500 000 décès par an...) Mais il n’en reste pas moins que les attaques de requins ont quelque chose de spectaculaire, ce côté «Dents de la mer» qui marque fortement les imaginaires.
De fait, il est estimé que l’île sœur a enregistré -11% de touristes en 2013 et -60% de réservations en 2014. Avec les conséquences économiques que cela entraîne.
Pollution, dégradation de l’écosystème marin, forte pluviométrie, turbidité des eaux, surpêche: autant de raisons  qui ont été avancées pour tenter d’expliquer la densité anormale et l’agressivité de requins tigre et bouledogue sur la côte ouest de La Réunion, la section balnéaire la plus fréquentée de l’île.
A cela sont venus s’ajouter deux autres paramètres.
D’une part, le fait que la côte ouest a été proclamée réserve marine depuis 2007, avec interdiction d’y pratiquer notamment la pêche côtière et la pêche sous-marine. D’autre part, la création d’une ferme aquacole à Saint-Paul.
Ouverte en 2007, cette ferme marine se trouvait à une dizaine de kilomètres au large des spots où ont lieu plusieurs attaques mortelles de requins. Les associations de surfeurs de La Réunion l’ont régulièrement accusée d’être responsable de la prolifération des requins à cet endroit, ceux-ci étant attirés par les poissons enfermés dans les cages de ce que certains qualifient de «parc d’attraction pour les requins».
Cette ferme a en tout cas mis la clé sous l’eau en septembre 2012. La Société Aquacole des Mascareignes a mis en avant «l’image négative» donnée à la ferme pour justifier son dépôt de bilan. «Les campagnes médiatiques accusant la SAM de tous les maux ne nous laissent plus aucune possibilité de trouver des actionnaires pour bâtir un plan de redressement», a avancé le président de cette société.
L’Institut de Recherche pour le Développement a toutefois émis un avis différent. Sur la base de 168 heures d’images recueillies par des caméras installées sous les cages, les scientifiques de l’IRD ont affirmé que durant les 28 jours de l’étude, cinq à six requins bouledogue de taille moyenne ont été observés seuls ou à deux. Ce qui les amène à conclure que «les cages aquacoles seraient une zone de passage pour les requins bouledogue et non une zone de prédation».
C’est en tout cas avec beaucoup de virulence que des personnes comme l’océanographe Vassen Kaupaymoothoo et la jeune surfeuse Aurélie Fleuriau-Château sont montés au créneau chez nous cette semaine pour s’élever contre le risque que constitue à leurs yeux le développement de fermes aquacoles chez nous. Pour eux, cela porterait directement atteinte à la sécurité des locaux et à notre tourisme.  
Il faut certes se pencher sur la question de notre approvisionnement en poissons. Mais il faut aussi, avant toute décision hâtive, bien considérer les expériences avoisinantes et ouvrir à la discussion. Faire le point, par exemple, sur la ferme marine de Mahébourg, implantée dans le lagon d’Anse Jonchée depuis 2000. Et ne pas perdre de vue la fragilité de certains équilibres.
Il n’y a pas que dans la finance que rôdent des requins...