Bravo “Guv” !

La saison hippique mauricienne trouve petit à petit sa vitesse de croisière et jusqu'ici rien de gravement rédhibitoire n'a été enregistré sur la piste, sauf ce qui apparaît comme quelques incidents involontaires et des erreurs de jugement qui ont quand même fait mordre la poussière à des favoris solides qui gagneront sans doute à leur prochaine sortie. Une enquête serrée et justifiée a été faite sur la monte d'un cheval lors de cette journée et, si le cavalier s'est en sorti indemne, espérons que son « near-miss » de la correctionnelle lui aura servi de leçon et que ses collègues auront tiré les conséquences de ces errements.
Il ne faut pas se faire d'illusions, ce respect des règles sur la piste ne va pas durer longtemps car les investissements effectués pendant l'intersaison dans l'achat de nombreux équidés ces derniers temps devront être rééquilibrés par des dividendes qui viendront évidemment du stakesmoney engrangé, mais aussi de l'univers des paris. Et pour assurer ces retours sur investissement, il faudra faire que le comportement des uns et des autres sur la piste soit “marionnettisé”. La vigilance doit donc être de mise et il ne faudra pas trembler pour faire tomber le couperet.
Les courses, ce sont aussi et surtout les chevaux, et deux d’entre eux ont fait forte impression samedi dernier. D'abord Blow Me Away, qui a gagné dans un style remarquable après avoir raté son départ. Malgré un violent effort aux 600 mètres, il a montré une belle résistance dans les derniers hectomètres de la course, alors que tous ses adversaires donnaient l'impression qu'ils n'allaient en faire qu'une bouchée. Pour une fois, il faut saluer le sang-froid de son jockey Goomany, qui n'a pas paniqué après son mauvais départ et a pris tout son temps pour replacer sa monture aux avant-postes.
L'autre cheval n'est autre qu’Elite Class, qui a gagné dans un canter et que nous verrons sans doute dans de meilleurs lots à l'avenir. Lui que l'on croyait perdu après une vilaine blessure qui l'a éloigné des pistes pendant de longs mois. Comme quoi, la patience est une vertu qui ne se dément pas et qui a toute sa raison d'être dans le monde hippique. Pour cela, Ricky Maingard a toujours su montrer que ses longues années d'expérience comme entraîneur et homme de cheval en ont fait une règle de vie.
Toutes ces bonnes ondes qui proviennent du Champ de Mars ces jours-ci sont malheureusement brouillées par des faisceaux convergeant de mauvaises vibrations du monde du jeu et de celui de la drogue qui, semble-t-il, sont de plus en symbiose. Il est vraiment malheureux que l'on ait vu ces derniers temps au paddock et à la remise des prix de plus en plus de gens louches et de nouveaux riches dont l'accession au statut de propriétaires, qu'ils soient réels ou honoraires, doivent leur cheminement à des activités illégales et franchement dégoûtantes puisque des gens, parmi lesquels de jeunes innocents, paient de leur existence sur terre.
Plus que jamais, puisque le Premier ministre dit faire de la lutte contre les stupéfiants son cheval de bataille, il faut que les autorités et les institutions compétentes fassent diligence dans le tri des personnes, entre ce qui gagnent honnêtement leur vie et ceux qui ont gravi les échelons des valeurs monétaires en faisant la courte échelle des inconvenances et des outrances. Pour éviter tout amalgame douteux, il faut préciser sans ambages que ces gloutons de l'argent facile et sale n'ont ni couleur ni religion.
Elle peut paraître anodine, et à la limite de la mesquinerie, mais l'arrestation d'une figure controversée de l'hippisme mauricien et du monde des paris pour une simple partie de cartes entre potes, certes illégale puisque monétisée — ce qui pourrait mettre aux arrêts une bonne moitié de la population mauricienne, joueur de naissance —, peut être révélateur de deux faits autrement plus gravissime.
D'abord, les relations incestueuses qui pourraient exister entre les membres de cette virée nocturne où, apparemment, on retrouverait ensemble propriétaire, bookmaker, organisateur de paris, etc. Ensuite, ce n'est pas rien la guerre larvée que se livrent un professeur et son élève pour le contrôle du monde des paris dans notre pays depuis plusieurs années. Le professeur, longtemps wanted dans le pays, profite de ses bonnes ondes à l'hôtel du gouvernement pour, telle une pieuvre, étendre toutes ses tentacules dans les méandres parfois sombres du monde du jeu. Et puis l'élève, immunisé contre toute action répressive de l'État sous l'ancien régime, même dans l'affaire des voitures importées pour le compte de tiers, qui se retrouve, retour de manivelle, dans le collimateur des autorités. Pour l'instant, des petty things. Après s'être vu refuser son jockey, l'élève subit cette fois l'humiliation d'une arrestation de caïd.
L'histoire de cette rivalité notoire dépasse le cadre de leurs maisons de jeu respectives. Elle concerne aussi leur influence sur des établissements spécifiques et les officines de bookmakers où ils sont largement représentés. Une petite analyse de l'évolution du jeu depuis le début de la saison a montré que les représentants du professeur ont offert en mode cerf-volant (des cotes alléchantes) plus de cinq chevaux qui, évidemment, ont tous mordu la poussière. Les agissements de l'élève sont du même acabit et devrait passer à la vitesse supérieure avec la venue de sa nouvelle cravache.
Pour étendre leur prestige et leur puissance, tous deux ont postulé pour être membres de la grand loge de la rue Shakespeare afin de se refaire une virginité et acquérir plus de respectabilité. L'avenir nous dira qui sortira vainqueur de cette joute digne de la Casa Nostra, et qui ne pourra que pourrir la situation et l'ambiance dans le monde des courses.
Terminons quand même sur une bonne nouvelle, celle de la fabuleuse histoire de Jeff Lloyd qui a su, à 55 ans, revêtir son habit de roi du monde hippique. Celui qui a fait les beaux jours de l'hippisme sud-africain et mauricien avec une multitude de titres de champion est en train de récrire celle de l'hippisme australien voire du monde. S'il a dû quitter son pays d'origine pour des raisons d'insécurité grandissante, le “Guv”, qui fait de l'Australie sa nouvelle patrie, n'y est pas resté dans l'anonymat pour longtemps. Au Queensland, le mercredi 5 avril 2017, il a conduit au but son 104e lauréat de la saison, brisant l'ancien record de 103 victoires de Chris Munce. Avec 4 mois de compétition encore à parcourir, il ne s'arrêtera pas en si bon chemin et nul ne peut prédire à quel niveau il le portera.
Pourtant, sa vie australienne n'avait pas commencé sous les meilleurs auspices. Après avoir eu un accident vasculaire ischémique le 14 mars 2013, Jeff Lloyd a été informé qu'il ne remonterait jamais en course. Cependant, un an plus tard, à force de courage et d'abnégation, il est remonté en selle et a commencé à travailler le 5 mars 2014. Il était de retour aux courses et a retrouvé le goût du succès dès son troisième départ le 22 avril 2014. Et, depuis, il ne cesse d'engranger les victoires comme il l'a toujours fait.
Les faits marquants de sa carrière depuis son retour incluent 5 gagnants sur 9 montes à Eagle Farm le samedi 17 septembre 2016. À 54 ans, il est devenu le plus âgé à être champion du Queensland Metropolitan Jockey en 2016. Le 30 novembre 2016, Jeff a connu son plus grand nombre de succès en une journée en Australie avec 7 lauréats sur 12 courses, devenant ainsi le premier jockey à réaliser cet exploit dans l'histoire australienne. Le 14 janvier 2017, il a remporté la plus prestigieuse des courses au Queensland, le Magic Millions 2YO Classic, doté d'une allocation de 2 millions de dollars, sur Houtzen, sur lequel il a pris une belle quatrième place dans le championnat australien des 2-ans à Sydney, le Golden Slipper. Le hasard de l'histoire a fait que là où sa vie a basculé en 2013 avec son accident vasculaire, c'est aussi là qu'il a remporté son plus grand nombre de victoires en une seule journée, c'est-à-dire au Corbould Park de Sunshine Coast.
Les courses hippiques ce sont de tels fabuleux exploits et d'histoires humaines écrites en lettres d'or dans la mémoire collective. Voilà un qui mérite vraiment un bravo pour une si belle carrière.
Bravo “Guv” !