C’est quand qu’on va où?

“Tu dis que si les élections
Ça changeait vraiment la vie
Y’a un bout de temps, mon colon
Que voter ça serait interdit
Si tu penses un peu comme moi
Alors dis “Halte à tout!”
Et maintenant papa
C’est quand qu’on va où”

Les chansons populaires contiennent, parfois, bien des vérités. Dans C’est quand qu’on va où, citée ici, le chanteur français Renaud exprime ce que nous ressentons sans doute très largement ces temps-ci à Maurice, comme à travers le monde. La désillusion implacable face au politique. Et une forme de pessimisme envahissant face à l’absence d’alternatives, face à l’avenir. Un genre de “We’re doomed anyway”…
Deux ans. Il y a deux ans exactement, le 11 décembre 2014, l’Alliance Lepep, portée par une formidable vague populaire, promettait de “changer l’île Maurice.” Allant dans le sens de notre besoin et espoir de voir un pays assaini, juste, en progression. Mais l’amalgame hétéroclite constitué à la hâte face aux dérives et abus de Navin Ramgoolam n’a pas tenu longtemps au creux de la dent cassée. Et les aléas de la mastication quotidienne l’ont fait voler en éclats. Nous laissant à nouveau comme une dent à vif.
Voir aujourd’hui Navin Ramgoolam se dresser sur ses ergots (sans jeu de mots) relève de la plus totale indécence. Et certains ont décidément la mémoire bien courte que d’envisager à nouveau la possibilité de remettre à la tête du pays cet homme qui a passé une bonne partie de son mandat à amasser des millions dans valises et coffres à son domicile.
Sommes-nous condamnés à être ainsi privés de choix?
Faut-il désespérer de la politique?
Il nous faut prendre garde, en ces périodes troublées, de balayer la possibilité d’une relève et de faire le procès d’une jeunesse qui ne s’intéresserait à rien. Il faudrait aussi se demander ce qu’ont fait les adultes pour que les jeunes soient à ce point dégoûtés de tout ce qui peut s’appeler “politique”. Nos compromissions, nos accommodements, nos démissions. Tout cela doit aussi nous interroger. Et nous devons rester ouverts à ce que cette jeunesse manifeste, à travers le monde. Une volonté de trouver d’autres chemins pour faire avancer les choses, malgré tout. Autrement.
Cela s’est vu dans les Nuits Debout qui ont mobilisé des milliers de jeunes sur la place la République à Paris pendant plus d’un mois en mars-avril derniers. Cela se voit aussi à des initiatives diverses, ici et là. Comme, en Inde, celle d’un jeune réalisateur de cinema qui a décidé, dans le très pauvre quartier de Bombay où a été tourné Slumdog Millionnaire, de lancer le Dharavi Diary Project. Un projet qui enseigne le code informatique aux filles (souvent privées du droit d’aller à l’école), avec pour objectif de créer des applications adaptées à leurs besoins. Un des premiers résultats, c’est la mise au point de l’application Women fight back, qui permet, en cas d’agression, d’envoyer un message d’urgence facilitant la localisation instantanée de la personne en danger. Ou encore une application qui crée des files d’attente virtuelles aux points d’approvisionnement en eau potable: au lieu d’attendre des heures sur place, chaque habitant peut vaquer à d’autres occupations et être prévenu quand son tour arrive. Cela peut sembler “petit” mais ce sont aussi des façons de faire ce que nous promettent en vain les politiques, ce que nous avait promis L’Alliance Lepep, à savoir “changer notre vie”…
Enfin, ce sont bien des jeunes, Astrid Dalais, Guillaume Jauffret et toute leur jeune équipe de Porlwi by Light qui ont fait ce qu’aucun ministre des Arts et de la Culture n’a jamais réussi à faire dans notre pays: réunir des centaines de milliers de Mauriciens autour d’un partage et d’une célébration commune de notre créativité et de notre vivre-ensemble.
Et puisque les chansons populaires contiennent parfois tant de vérités, terminons avec ce texte, The Dove, écrit par le légendaire Leonard Cohen qui nous a quittés il y a quelques semaines, et dont la force et la qualité des textes aurait aussi bien mérité un Nobel que Bob Dylan:
“I saw the dove come down, the dove with the green twig, the childish dove out of the storm and flood. It came toward me in the style of the Holy Spirit descending. I had been sitting in a café for twenty-five years waiting for this vision. It hovered over the great quarrel. I surrendered to the iron laws of the moral universe which make a boredom out of everything desired. Do not surrender, said the dove. I have come to make a nest in your shoe. I want your step to be light”.
Do not surrender, écrit Leonard Cohen.
Alors, en ce 25 décembre, des vœux de Joyeux Noël, et de bonne année.
Parce que face à une organisation politique et économique dont le but est peut-être justement de nous “cynnisiser” (oui, inventons le mot) pour que nous ne réagissions plus, être résolument humain résidera justement dans notre capacité à ne pas capituler. À refuser l’abattement et le cynisme. À cultiver la capacité de croire encore, de savoir s’émerveiller et d’être prêts à mobiliser toutes nos énergies pour construire ensemble, chaque jour, un monde plus humain.
Ce n’est pas être béat. Ce n’est pas être naïf.
Cela demande de la force. De l’opiniâtreté. De l’imagination. De la créativité.
C’est un beau programme pour une nouvelle année...