Ça presse...

Tout commença avec une histoire de vol.
Le 18 juin 1972, le Washington Post rapporte qu’une équipe de cinq voleurs a été arrêtée dans les bureaux du Parti Démocrate, au sein de l’immeuble connu sous le nom de Watergate, à Washington. Une affaire en apparence banale. Qui va pourtant secouer la capitale américaine pendant deux ans, aboutir à la première démission d’un Président américain et changer profondément le monde politique des États-Unis.
Tout cela parce que deux journalistes, aidés par un mystérieux informateur surnommé «Deep throat» vont s’intéresser en profondeur à l’affaire. Ils ont pour noms Bob Woodward et Carl Bernstein, travaillent pour le Washington Post, et très vite ils flairent qu’il y a là beaucoup plus qu’il n’y paraît. Au bout de deux ans de publications démontant notamment un pervers système de financements politiques et d’espionnage, cette affaire connue comme le Watergate scandal finira par acculer le président Nixon à la démission. Une première dans l’histoire des États-Unis.
Tous les journalistes, au fond, rêveraient d’être un jour Woodward et Bernstein. Dans l’absolu du moins. Dans la réalité, les choses sont souvent plus complexes.
L’affaire Nandanee Soornack remet aujourd’hui au premier plan la question de l’état dans lequel se trouve notre presse.
Le profil de Nandanee Soornack se dessine déjà en 2011, avec l’affaire du vol au bungalow de Navin Ramgoolam alors qu’il était Premier ministre. Maîtresse cachée, mort étrange du principal suspect, tous les ingrédients semblaient réunis pour alimenter les suspicions et spéculations sur un fait divers qui ne semblait pas si anodin que cela.
Après, les choses vont s’enchaîner, et Nandanee Soornack va rapidement apparaître sous les traits d’une femme aux affaires fulgurantes et florissantes, en raison de ses liens privilégiés avec le Premier ministre. La chute politique de l’un entraînant la chute de l’empire de l’autre, et sa fuite vers l’Italie. Où elle a finalement donné, mercredi dernier, une conférence de presse qui demeurera un moment d’anthologie.
Vilipendée par le nouveau régime, réduite au rang de «vendeuse de cotomili» vénale et arriviste, Nandanee Soornack aura réussi, après deux ans, à retourner l’échiquier en maîtresse femme...
Il y a en effet du culot à rester en Italie et y convoquer une conférence de presse à l’intention de certains médias mauriciens. Qui se sont précipités, en casquant pour billets d’avion et frais d’hébergement. Et qui ont, au bout du compte, payé pour offrir deux heures de live à Nandanee Soornack. Deux heures où elle et ses avocats ont retourné ce qu’ils voulaient démonter, esquivé ce qu’ils voulaient éviter, imposé une voix, et une version, face à laquelle les journalistes présents ont semblé totalement dépassés. Ou inadéquats.
Cela n’était-il pas prévisible? Les journalistes aguerris connaissent la différence qu’il y a entre une interview et des propos rapportés. La première formule ouvre un boulevard à l’interviewé si le journaliste en face n’est pas suffisamment fin, documenté et réactif. La deuxième permet au journaliste de mettre en perspective les propos de la personne interrogée. En ouvrant ses micros et caméras en direct à Nandanee Soornack, une partie de la presse mauricienne lui a offert une royale interview. Dont elle a pleinement profité pour étaler un exercice dûment préparé. Dont nous n’avons appris qu’une chose: que Nandanee Soornack “ena fiel” comme le veut l’expression locale.
Nous ne sommes plus à l’époque de Woodward et Bernstein.
Nous ne sommes plus à l’époque où l’on pouvait se donner le temps long de deux ans d’enquête, de travail patient, fouillé, opiniâtre sur un sujet. Avec le fulgurant développement technologique de ces dix dernières années, l’info n’attend plus. Elle est instantanée, ou n’est pas. Avec tous les risques et travers que cela implique. Face à cela, il importe plus que jamais que nous ayons une presse solide.
Qui dit presse solide dit sans doute une Freedom of Information Act, essentielle pour pouvoir aller au fond des choses. Ce qu’aucun gouvernement ne consentira de bon gré.
Qui dit presse solide dit aussi un certain nombre de conditions économiques. En France, le capital de la presse est désormais tellement contrôlé par des grands groupes  liés autant à la finance qu’à l’armement, que beaucoup de questions se posent sur ce qui demeure de son indépendance.
Qui dit presse solide dit aussi des journalistes solides. Formés. De calibre. Responsables. Correctement rémunérés. Chez nous, on mesure aujourd’hui ce qu’ont produit toutes ces années où le Media Trust n’a plus été en mesure de fonctionner faute de financement de l’Etat. L’existence d’une presse solide est une condition essentielle d’une démocratie. Financer la formation des journalistes devrait relever d’une responsabilité d’Etat, et ne pas être soumis aux caprices du gouvernement du jour. C’est aussi cela qu’une population devrait pouvoir revendiquer. Cela presse, si nous voulons pouvoir être informés correctement. Car l’enjeu, on le voit tous les jours, est de taille, face à un monde où manipulations et malversations ne cessent de croître...