Le cadeau empoisonné

Dans quelques jours, les Français se rendront aux urnes une seconde fois dans le cadre des législatives, et ce après avoir profité – du moins espérons-le – de cet entre-deux tours pour mesurer tout le poids de leur engagement pour l’avenir du pays. Emmanuel Macron, ou plus exactement son parti, apparaît d’emblée en position de force, les projections annonçant déjà qu’avec le MoDem, la mouvance centriste raflera entre 400 et 455 des 577 sièges à pourvoir. Si elle se confirme, cette tendance fera évidemment l’affaire du président français, lequel s’offrira ainsi un champ d’action quasi inédit pour mettre en branle les réformes économiques et sociales promises lors de sa campagne.
Le principal intéressé a donc de quoi avoir le moral au beau fixe, qui plus est si le verdict des électeurs emboîtait le pas aux actuelles projections. Pour autant, ce statut d’homme fort mettra le jeune président dans une position on ne peut plus délicate. Car ayant engendré succès sur succès, il lui faudra ensuite convaincre les Français et, surtout, ne pas décevoir leurs attentes. Macron tout puissant, il devra en effet rapidement rendre des comptes, un peu comme une vedette de la chanson qui, après avoir placé quelques tubes dans les Charts, voit obligatoirement son prochain opus attendu au tournant.
Si les Français lui laissent les coudées franches, le nouveau locataire de l’Élysée devrait rapidement enclencher la vitesse supérieure, donnant notamment un coup d’accélérateur aux chantiers déjà lancés, à l’instar de la réforme du droit du travail. Viendront ensuite, pêle-mêle – mais selon toute logique dans un laps de temps relativement court – la loi de la moralisation de la vie publique, de nouvelles mesures fiscales, les réformes de l’assurance-chômage, une copie de la loi antiterroriste revue et corrigée ainsi que la réforme des retraites, pour ne citer que ces quelques items. Autant dire qu’Emmanuel Macron devra jouer serré et n’aura pas le droit à l’erreur, au risque de voir tout aussi rapidement émerger une énième fronde sociale. Pour réussir à convaincre les Français, il devra d’abord savoir doser ses efforts, l’objectif étant de proposer un compromis socio-économique viable à la hauteur de ses annonces et de son orientation centriste, et ce tout en évitant une précipitation propre à la fougue de sa jeunesse, couplée d’un ego galvanisé par un vent populaire favorable. En d’autres termes, Macron se verra offrir un cadeau potentiellement empoisonné.
Quoi qu’il en soit, même si le second tour n’est pas encore arrivé et que les avis éclairés pourraient malgré tout se tromper, il apparaît difficile qu’une autre tendance se dessine en un délai si court. Mais y a-t-il vraiment de quoi se réjouir d'une aussi large victoire programmée du parti centriste du chef de l’État ? Pas vraiment, et ce principalement pour deux raisons. La première est, évidemment, le fort taux d’abstention, déjà mis en exergue lors de la présidentielle et qui, lors du premier tour des législatives, aura donné une nouvelle indication du ras-le-bol généralisé des Français. Dès lors, la performance de la coalition centriste reste à relativiser, les résultats ne reflétant finalement qu’un rejet des tendances traditionnelles, lesquelles auront été plombées, à gauche, par un manque de résultat des années Hollande et, à droite, par la recrudescence des « affaires » et autres « abus d’État ». Cet argumentaire du « vote obligé », et non d’adhésion – idéologiquement moins fédérateur que ne le laissent voir les résultats –, est naturellement rejeté par les proches de Macron, à l’instar du Premier ministre Edouard Philippe, qui préfèrent adopter la politique du verre à moitié rempli, interprétant dès lors le score du premier tour comme un vaste message de soutien, ne tenant donc aucunement compte de la résurgence abstentionniste.
Par ailleurs, il existe une deuxième raison de se désoler de cette prochaine marée centriste : celle du risque d’une éventuelle dérive institutionnalisée. Car il est un fait qu’en l’absence d’un contre-pouvoir suffisamment représentatif, Macron et son équipe pourraient être tentés de jouer aux apprentis sorciers en enclenchant des réformes dont les lignes directrices ne pourront être correctement balisées par une réelle force d’opposition. Reste cependant, et c’est quelque peu rassurant, que cette dernière pourra toujours, et ce quelle que soit son occupation parlementaire après le second tour, user des quelques prérogatives qui lui reviendront de facto, à l’instar de celle lui permettant, à tout moment, de réclamer la création d’une commission d’enquête.
Dans tous les cas, les Français n’ont plus beaucoup de temps pour fixer leur choix. Idéalement, il serait évidemment souhaitable de les voir offrir un bon champ d’action à Macron tout en installant un contre-pouvoir suffisant afin que ce dernier ne fasse pas simplement de la figuration. Mais ne nous leurrons pas : quel que soit le cas de figure, c’est bien le nouveau détenteur des clés de l’Élysée qui mènera la danse. Et espérons que celle-ci tienne davantage d'un langoureux tango que d'un breakdance !