Le cadet des soucis

Pendant très longtemps, particulièrement entre les années 1950, lorsque Guy Rozemont et le Parti travailliste eurent obtenu que le 1er mai soit décrété jour férié, et la fin des années 1990, même malgré eux des fois, les principaux partis politiques qui occupaient le terrain le jour de la Fête du Travail faisaient un certain effort de consacrer une partie de leurs discours à l’amélioration des conditions des salariés dans le pays. Peut-on véritablement affirmer que telle aura été la grosse préoccupation tant de l’alliance Lepep (MSM-ML), du Mouvement Militant Mauricien que du Mouvement Patriotique d’Alan Ganoo, lundi dernier. Un de ces partis a-t-il vraiment fait une seule proposition intéressante allant en ce sens ?
Les a-t-on, par exemple, entendus parler d’amender l’Employment Relations Act, cette loi très libérale qui, à l’initiative de l’ancien régime Labour-PMSD en 2014, est venue remettre entre les mains des employeurs beaucoup de pouvoirs que ces derniers n’avaient eu cesse de réclamer dès le premier souffle du syndicalisme dans le pays, dont celui de recruter et de licencier (hire and fire) sous prétexte de raisons économiques ?
On a connu ici des moments très forts où l’ensemble de notre société
(formations politiques, intellectuels non-encartés dans un parti, groupements civiques et syndicats) débattait avec passion de partage de richesses, de répartition équitable de la plus-value de l’entreprise, de justice industrielle, d’autogestion ou — de peur que ne s’impose quelque velléité communiste —de participation des travailleurs au capital et à la gestion des entreprises. A-t-on entendu ce genre de débat sur les estrades du dernier 1er-Mai ? Certes, on va nous dire que l’autogestion — que Jack Bizlall et ses amis d’antan avaient réussi à imposer chez Litra pour sauver des ouvriers menacés de pertes d’emploi chez Cassis Limited) — a fait long feu (après quinze années de résilience quand même !). Mais, quid de la participation au capital et à la gestion très sociale-démocrate bénéluxienne qui ne dépouille personne brutalement, mais qui compense, un tant soit peu, l’exploitation du salarié producteur par l’entrepreneur trop accapareur et égoïste ? Si cette formule soft de participation au capital et à la gestion des entreprises pour laquelle la défunte et très démocrate chrétienne Union démocratique mauricienne (UDM) s’était battue avait été appliquée dès 1975 quand Marcel Loichot l’avait théorisée, les salariés de ce pays auraient, au moins, fait un petit pas en avant. Nombre de ces salariés qui se retirent cette année de la vie active après quarante années de service ne vivraient pas dans l’angoisse d’une retraite misérable. Au lieu de dépendre encore de la pension découlant de l’assistance publique — merci encore au Old Labour de Curé- Rozemont —, à tout le moins, les dividendes des actions qu’ils auraient accumulées dans leur entreprise à travers la participation les auraient sans doute aidés à faire bouillir la marmite.
Nous n’avons jamais partagé ici l’idée que la politique et le syndicalisme — l’arme des salariés — sont deux combats qui se mènent séparément. Au contraire, ces combats sont indissociables, comme l’ont d’ailleurs démontré toutes les grandes avancées sociales à Maurice comme ailleurs. Sans le soutien des syndicats (AFL-CIO et autres), le Parti Démocrate n’est rien aux États- Unis et vice-versa. C’est pareil en France où le Parti socialiste de Jaurès- Mitterrand et le Parti communiste ont compté pendant des décennies et en toute réciprocité sur l’apport des cadres de la CFDT et de la Confédération générale des travailleurs (CGT). En Angleterre, le Parti travailliste et le Trade Union Congress sont des alliés que personne, même pas Margaret Thatcher, n’a jamais pu séparer. Ils en a été de même avec le Parti travailliste mauricien à sa création et avec le MMM romantique. Mais, à Maurice, après avoir bien usé de leur capacité à mobiliser les masses en temps de grandes misères sociales, tous les partis politiques dominants ont tourné le dos aux syndicats et à leurs adhérents.
Nous avons fait la tournée des meetings politiques du 1er-Mai. Sur l’estrade de Jugnauth fils à Vacoas — où le père ministre mentor avait été privé de parole —, on a entendu comment l’Alliance Lepep entendait se maintenir au pouvoir « jusqu’à la fin de son mandat. » À Rose-Hill, sur l’estrade rivale MMM, Paul Bérenger a, une fois de plus, vanté la « compétence et l’honnêteté » dont fera preuve son parti « quand il accédera au pouvoir. » Et, surprise, le parti mauve qui, selon l’aveu récent de son leader, « n’a jamais été forceful sur la question du transfugisme à l’Assemblée nationale », s’est mis à (re) parler de l’introduction éventuelle « d’une loi anti-transfuge » ! À Quatre-Bornes, où il a réuni son électorat de proximité et ses jeunes qui prétendent faire la politique autrement, Alan Ganoo et son MP ont donné l’assurance « ki nou pou dan prosin guverna. » Comment ?
À peine la question du salaire minimum vital a-t-elle été évoquée sur toutes ces estrades. À croire qu’aucun de ces partis n’a déjà une notion de ce que ce minimum devrait être ! À un moment où la force de l’argent a repris le dessus sur toute autre considération et un rééquilibrage en faveur du syndicalisme affaibli s’imposait, l’amendement des lois du travail iniques, les nouvelles règles plus justes dans les relations capital/travail étaient le cadet des soucis de nos politiques.