Cet autre «terrorisme»

Il y a eu le choc des images. Mais le poids des mots a peu suivi.
Pourquoi?
Il y avait pourtant de quoi.  
Elles étaient bouleversantes, ces images de la Grenfell Tower de Londres en feu au milieu de la nuit du 14 juin dernier. 24 étages d’un incendie vertical, un gigantesque candélabre. Des personnes réveillées en sursaut, piégées dans cet enfer, appelant à l’aide, certaines se jetant des fenêtres.
Oui, on en a peu parlé. Sait-on au moins le nombre exact de victimes? Plus de 80, disent certaines indications. Il n’y a pas seulement là le fait d’une actualité qui chasse l’autre. Il y a probablement le fait qu’il est assez vite apparu qu’il ne s’agissait pas là d’un acte «terroriste». Comprenez, un incendie volontairement provoqué par des «islamistes» en mal de djihâd. Du coup, effectivement, c’est bien moins intéressant. Rien qu’un «banal» incendie au final. En tout cas un malheureux accident.
Pourtant.
Pourtant l’affaire de la Grenfell Tower révèle peut-être une forme aussi grave de «terrorisme». Parce que non identifié. Mais non moins puissant, insidieux et omniprésent. Un terrorisme nommé néo-libéralisme.   
Exagération? Les faits entourant l’embrasement de la Grenfell Tower sont en tout cas parlants. Ils disent que cette catastrophe était tellement, tellement prévisible. Presque prévue même. Au point où un certain nombre d’habitants de cette tour avaient, au cours des mois précédents, fait entendre leurs craintes d’incendie. Tout cela parce que ce quartier de Londres avait, ces dernières années, pris de la valeur. Que les promoteurs immobiliers voyaient la Grenfell Tower comme un eyesore, qui ferait baisser leurs possibilités de profits. Alors, plutôt que d’engager de véritables travaux de réhabilitation, on a préféré aller au moins coûteux. Soit entourer la tour d’un habillage à partir d’un alliage d’aluminium. Que l’on savait  conducteur. Et qui s’est de fait embrasé en piégeant les occupants. Dans un building où les promoteurs ont profité de ce que l’Etat a abaissé les normes de sécurité pour assurer plus de profitabilité. De nouvelles normes qui permettent d’obtenir des permis pour une tour sans alarme incendie, sans extincteurs, sans escalier de secours...
La vie humaine a-t-elle si peu de prix?
N’est-ce pas là une forme de terrorisme que de prendre en otage et de condamner les plus vulnérables au nom d’une doctrine économique qui ne cesse de profiter grassement à quelques intérêts, au détriment du plus grand nombre?
Il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont cette pratique sape et met en péril le bien commun. Sur la façon dont les gouvernements, de plus en plus, choisissent de faire la sourde oreille et de tourner le dos à ce qu’on désigne maintenant comme la société civile. Les gens, quoi. Ceux qui sont aux prises avec ces réalités. Ceux qui les vivent. Ceux qui disposent d’éléments qui justifient qu’ils s’inquiètent, qu’ils se mobilisent. Dans notre actualité, cela peut faire penser au projet de Petroleum Hub d’Albion. Hier après-midi, un certain nombre de manifestants se sont réunis dans cette localité de l’ouest pour clamer leur opposition à ce projet. Habitants des lieux, écologistes, scientifiques. Tentant de faire entendre leurs réserves et appréhensions face à l’aménagement d’un terminal pétrolier au pied des falaises de la très résidentielle Albion. Pourquoi le gouvernement entretient-il une telle opacité autour de ce qui relève pourtant d’une question d’intérêt public? Pourquoi le refus d’entendre et de discuter de légitimes préoccupations?
Au-delà, pourquoi nos gouvernements s’acharnent-ils à considérer et traiter les ONG comme des ennemies? Pourquoi, au lieu de ne les voir que comme la preuve de dysfonctionnements, ne pas les considérer comme des alliés, des partenaires?
Parce que l’Etat ne peut tout faire seul. Parce qu’il y a aussi, dans les ONG, des personnes aptes et bien intentionnées, qui sont prêtes à donner de leurs compétences et de leur temps pour l’avancement du bien commun.
Mais justement. C’est bien là que le bât blesse. Car comment accommoder cette réalité dans un pays où les politiciens ont pour fonds de commerce de faire accroire que tout doit passer par eux. Qu’il n’y a pas d’autre voie. Quitte à devoir le monnayer...
Mais il y a toujours, fort heureusement, des personnes qui sont prêtes à s’engager. Vendredi dernier, nous avons appris la mort, à 89 ans, de Simone Veil. Icône de la lutte pour les droits des femmes, elle avait, en novembre 1974, face à des réactions d’une grande violence, défendu, en tant que ministre de la Santé, la loi autorisant en France la pratique de l’avortement.  «Je crois toujours que cela sert à quelque chose de se battre», disait Simone Veil.
Une profession de foi dont nous avons grand besoin de nous souvenir, dans cette époque où la lutte pour le bien commun est si souvent sacrifiée sur le bûcher du profit à tout prix...