Chagos : damer le pion aux Anglais

Lorsque, le 1er avril dernier, le ministre britannique des Affaires étrangères, David Miliband, intima l'ordre au Commissaire au territoire outremer britannique dans l'océan Indien de déclarer toute la zone économique exclusive autour des îles de l'archipel des Chagos, à l'exception de Diego Garcia, un parc marin interdit à la pêche, il était persuadé d'avoir réussi un coup de maître. Il pensait avoir réussi à neutraliser les Chagossiens qui, à coup de procès, empêchent les Britanniques de dormir en toute tranquillité et militent infatigablement pour leur droit de retour dans leurs îles natales. David Miliband croyait également avoir réduit au silence le gouvernement mauricien qui, à l'ère de Maurice Ile Durable, pourrait difficilement contester au niveau international la création d'un parc marin présenté comme projet écologique majeur.

Du haut de leur arrogance, des Britanniques avaient jusqu'ici clairement démontré qu'ils n'avaient rien à cirer des colères des dirigeants mauriciens.

Les déclarations répétées du Premier ministre, Navin Ramgoolam, et du ministre des Affaires étrangères, Arvin Boolell, avaient, semble-t-il, provoqué un froncement de sourcil. Les promesses de Gordon Brown au Premier ministre en Ouganda, à l'occasion du sommet du Commonwealth, se sont révélées être des paroles en l'air. Arvin Boolell a eu beau accuser David Miliband d'utiliser ce projet comme un des arguments clé pour faire sa campagne électorale, en vue des élections générales en Grande Bretagne, et pour obtenir le leadership du Labour Party. Ce qui n'était pas faux. Mais ses paroles ont été comme " dilo lor brede songe " pour le gouvernement travailliste britannique. Les espoirs de Maurice reposaient alors sur les conservateurs.

Navin Ramgoolam raconte, dans une déclaration à The Guardian cette semaine, que " Nick Clegg said before the general election that Britain had a "moral responsibility to allow these people to at last return home" " alors que William Hague avait promis que s'il était élu, il aurait œuvré pour " ensure a fair settlement of this long-standing dispute ". En fin de compte, les travaillistes et les conservateurs se sont tous retrouvés à la merci des mêmes fonctionnaires qui, comme l'a révélé le site WikiLeaks, veulent empêcher les Chagossiens de retrouver les Chagos.

C'est ce qui a amené le Premier ministre à parler de politique de tromperie des britanniques : " I feel strongly about a policy of deceit ". Navin Ramgoolam raconte en privé comment la nature du président de la République française, Nicolas Sarkozy, est bien différente de celle des Britanniques. Aux fonctionnaires français qui voulaient bloquer l'accord sur la cogestion de l'île Tromelin, en attendant une solution sur la question de souveraineté, il aurait lancé avec autorité : " Messieurs il y a maintenant un nouveau président de la République et je ne veux pas qu'il y ait de contentieux sur Tromelin ". C'est ainsi que les discussions franco-mauriciennes ont débouché sur un accord.

En fait, qu'il s'agisse de Paul Bérenger, qui n'avait pu rencontrer Tony Blair, ou Navin Ramgoolam, les dirigeants mauriciens ont été humiliés, voire blessés, par les dirigeants britanniques. Paul Bérenger avait, à son époque, évoqué la possibilité de quitter le Commonwealth pour pouvoir poursuivre la Grande Bretagne devant la Cour Internationale de Justice. Certains pensent qu'il a dévoilé ses cartes trop vite, car les Britanniques ne font rien au hasard et ne laissent rien échapper.

Par exemple, les documents du FCO insistent sur le fait que " the Chagos islands have belonged to Britain since 1814 (Traité de Paris) " mais omettent de mentionner que les Chagos faisaient partie, dès cette époque, du territoire mauricien, qui comprenait également Rodrigues, Agalega, Saint-Brandon, Tromelin, etc. Le tout faisait partie d'un ensemble qui ne pouvait légalement être démembré. Notre confrère Henri Marimootoo a récemment rappelé que dans la Constitution de Maurice, Abel D. Smith avait pris la précaution de souligner que les Chagossiens détenaient la nationalité mauricienne, de manière à ce qu'ils ne cherchent pas à rester sur l'archipel après son excision en 1965.

L'humiliation ayant assez duré, il était temps de passer à l'action. Fort du consensus politique autour de la question des Chagos, le Premier ministre a concocté son coup dans le plus grand silence, et l'annonce de la décision gouvernementale de contester la légalité de la Zone marine protégée devant le Tribunal International du droit de la mer, à Hambourg, a pris tout le monde de court. Dans le cadre du dossier Chagos, le gouvernement mauricien a quitté pour la première fois le champ politique et diplomatique pour entrer dans celui qui était jusqu'ici réservé au Groupe Réfugiés Chagos (GRC) d'Olivier Bancoult : celui de la justice internationale. L'arbitrage international doit établir qui a le droit d'établir une zone économique exclusive autour des Chagos. En filigrane, cette démarche est directement liée à l'exercice de la souveraineté sur l'archipel. Maurice soutient que la Grande Bretagne n'a pas pris en compte les droits de la République de Maurice et des Chagossiens, expulsés de manière honteuse de leur territoire. La démarche mauricienne vient s'ajouter à celle du GRC devant la Cour européenne des Droits de l'Homme.

The Guardian rapporte dans son édition de mardi que le Foreign Office a indiqué que : " We are aware that Mauritius have lodged an application under the 1982 UN Convention on the Law of the Sea " et a ajouté que " the marine reserve was established "without prejudice" to the case before the European Human Rights Court ". The Guardian interprète cette déclaration comme " an apparent admission that the reserve could not prevent the islanders returning if they won their case. "

Alors qu'on s'apprête à célébrer Noël, la naissance de Jésus, symbole d'espérance par excellence, tous les espoirs sont permis, à condition que tous les Mauriciens, Chagossiens compris, avancent main dans la main. Joyeux Noël.