Clientélisme de mauvais goût

L’initiative du gouvernement d’offrir quotidiennement un repas chaud aux élèves des écoles de la Zone d’Éducation Prioritaire (ZEP) ne souffre, en soi, d’aucune contestation. Tout juste après l’indépendance, au début des années 1970, dans une île Maurice encore en plein sous-développement, le gouvernement de sir Seewoosagur Ramgoolam décidait de la mise sur pied d’un School Feeding Project avec l’aide du Programme Alimentaire Mondial (PAM). L’idée étant de suppléer aux carences nutritives chez une majorité des jeunes enfants de l’époque qui souffraient de malnutrition.
Dans le cadre de ce projet de soutien alimentaire aux écoliers, l’agence d’aide alimentaire onusienne s’engageait à fournir au gouvernement mauricien, pour le compte des enfants des écoles primaires, du lait, de la farine pour la cuisson du pain, du fromage et des fruits secs. Ce programme de soutien nutritif aux écoliers du primaire qui aura bénéficié à deux générations d’enfants devait se poursuivre jusqu’à son terme sans que l’on ne se souvienne de quelque souci majeur ayant entaché sa mise en application.
Ce n’est qu’après avoir constaté que la malnutrition n’était plus aussi répandue chez les petits écoliers mauriciens comme elle l’était au tout début des années 1970 que le PAM décidait, en 1997, de la suspension de son assistance pour ce projet. Depuis, le gouvernement a maintenu la distribution aux écoliers d’un pain sec. Même si, évoquant des contraintes budgétaires, il avait été un moment question de suspendre cette distribution en 2006.
Entre-temps, la malnutrition généralisée des toutes premières années post-indépendance chez les écoliers mauriciens a fini par céder la place à un nouveau mal chez nos jeunes : la malbouffe. Une junk food generation souvent constituée de jeunes enfants, au mieux en surpoids, et au pire obèses, a depuis émergé. Avec, à terme, comme on peut s’en douter, des risques évidents de maladies non transmissibles.
Encore mieux aujourd’hui qu’hier, l’école à Maurice aurait dû être aussi un lieu d’éducation au bon goût et à la bonne nutrition pour l’ensemble de ses élèves. C’est notamment le cas en France ou dans d’autres pays qui disposent d’une expertise éprouvée en matière de restauration scolaire. Un rapport d’experts de l’Agence nationale française de Sécurité sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (ANSES) a d’ailleurs récemment établi que les repas des restaurants scolaires dans ce pays sont plus équilibrés que ceux de la maison ou d’autres lieux de restauration.
Avec le très regrettable cas d’intoxication alimentaire du jeudi 7 février dernier à l’école ZEP Bambous «A», qui aurait pu avoir des conséquences encore plus dramatiques, on comprend mal comment, pour un projet aussi sensible que de fournir un repas à de jeunes enfants et financé à coup de millions, le gouvernement a pu ainsi se décharger de toute responsabilité dans sa mise en application en ne se fiant qu’à la seule bonne volonté des Parents-Teachers Associations (PTA).
De l’annonce de ce projet, en novembre dernier, par le ministre des Finances dans son discours budgétaire – à la veille des élections municipales – aux modalités pratiques de sa mise à exécution en quatrième vitesse, tout dans ce projet flaire le clientélisme de bas étage. Preuve, s’il en fallait, que la charrue avait été mise devant les bœufs : ce n’est qu’après ces cas d’intoxication impliquant une centaine d’enfants que le ministre de la Santé est venu annoncer la mise en place d’un système de contrôle de la qualité des repas préparés pour être servis aux élèves de ces écoles ZEP.
Cette affaire d’intoxication alimentaire dans le milieu scolaire mauricien coïncide avec celle, en Europe, de la viande de cheval vendue pour du «pur bœuf». Ce que l’on avait d’abord pris pour une simple affaire de fraude tend, depuis jeudi et après enquêtes, vers un possible scandale sanitaire. Des analyses effectuées sur des carcasses de chevaux ont en effet révélé la présence d’un médicament potentiellement nuisible à la santé humaine.
La libéralisation du commerce mondial a, certes, favorisé pour les consommateurs à travers le monde un plus grand choix de produits, entre autres, alimentaires. Cette avancée n’est toutefois pas sans risques avec l’arrivée sur le marché, surtout dans les pays moins développés du sud, de produits n’offrant pas toujours toutes les garanties de sécurité sanitaire. Il ne suffit pour cela que de savoir que Maurice, par exemple, importe la quasi-totalité de ses besoins alimentaires, parfois d’aussi loin que l’Amérique latine.
Nombre de questions se posent quant à cette très forte dépendance de produits en provenance de loin de chez nous. Risques réels de rupture de la chaîne du froid, en cours de route, pour la conservation des viandes importées. Juste dosage en pesticides et fertilisants chimiques de produits agricoles venus d’ailleurs, tels les grains secs et autres céréales. Nature réelle des additifs et autres agents de conservation utilisés, entre autres, pour des produits en conserve importés. La seule bonne foi des importateurs ne saurait éternellement nous satisfaire. La mise sur pied d’une agence nationale pour la sécurité alimentaire, comme il en existe ailleurs, s’impose. Celle-ci rationaliserait les efforts de contrôle et de répression des fraudes alimentaires, surtout celles susceptibles de nuire à la santé humaine. Il y va de notre sécurité sanitaire.