Cyclone classe IV

Alors qu’on s’acheminait vers un Barbé grandiose et que le landerneau hippique mauricien semblait avoir retrouvé un tant soit peu de tranquillité, voilà qu’un nouveau cyclone de classe IV vient balayer le Champ de Mars avec des rafales de différentes ampleurs, chacune plus destructrice que l’autre.
La première salve est venue de Muzi Yeni. En deux semaines, ce jockey sud-africain, qui avait convaincu sur la piste, est malgré lui venu réveiller un vieux démon qui ravage le Champ de Mars depuis des lustres, c’est-à-dire des relations incestueuses entre jockeys et punters, et la circulation de tuyaux avec argent comme récompense. Les rules of racing sont claires et nettes : un jockey n’a pas le droit de monnayer un quelconque tuyau à un étranger à l’écurie pour lequel il est employé. Pour avoir fait une chose identique à Hong Kong en 2007 — « taking bribes in exchange for racing tips » —, le jockey australien Chris Munce avait écopé de 30 mois de prison. Autant dire que dans un monde hippique sain, cette faute est considérée comme gravissime. Aux dernières nouvelles, le jockey Yeni, attendu dans son pays pour monter dans la plus prestigieuse épreuve du calendrier hippique sud-africain, le July Handicap, n’a pas été autorisé à quitter Maurice hier, malgré le feu vert obtenu du MTC.
Muzi Yeni doit être considéré comme innocent jusqu’à ce que sa culpabilité soit établie, puisque dans une enquête menée au MTC en début de semaine, il avait nié toute implication dans cette affaire en affirmant ne pas être l’auteur des messages WhatsApp où figure pourtant son nom. Dans les échanges du message accusateur, il est clairement spécifié qu’un tip serait donné le lendemain et il ne faudrait pas après dire que la cote du cheval a diminué de moitié lorsqu’il s’agira d’être payé. Mais une autre affaire, a priori anodine, pourrait confondre le jockey sud-africain sur ses relations condamnables avec d’autres parties interdites par le code des courses. Une sortie en catamaran avec deux autres collègues jockeys sud-africains, Lerena et Danielson, sous l’égide d’un bookmaker et du punter de l'affaire WhatsApp intéresse également la GRA, qui a demandé au MTC de mener une enquête, mais le Club n’a manifestement pas les moyens d’agir hors de ses compétences. Il gagnerait cependant à demander aux deux jockeys précités de step down pour la présente journée, en attendant la conclusion de l'enquête.
Il appartient donc à la Police des Jeux, qui a tous les moyens, humains logistiques et légaux, de dénouer ces affaires au plus vite, en prenant toutes les précautions nécessaires pour éviter les vices de procédure. Cette histoire est sans doute une occasion en or pour démanteler un système qui n’a que trop duré et conduire les courses hippiques mauriciennes au bord de l’abîme. Pour cela, il convient surtout de ne pas s’acharner contre les corrompus, mais surtout court-circuiter les corrupteurs, car ce sont eux les vrais coupables. Les jockeys passent et les punters indélicats restent et piègent rapidement de nouveaux complices, victimes de l’appât du gain facile.
La GRA, qui est derrière les décisions exécutées par sa Police des Jeux, ne semble pas avoir totalement joué franc jeu avec le MTC en lui fournissant toutes les informations à sa disposition pour qu’elle puisse aussi mener sa mission en connaissance de cause. Ce qui démontre le degré de confiance qui anime ces deux organismes, comme nous le soulignions dans ces mêmes colonnes la semaine dernière. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. Dans une interview accordée à Turf Magazine cette semaine, la CEO de la GRA, Mme Ringadoo, démontre une volonté nouvelle de son organisme de jouer cartes sur table. Tant mieux. Car seule une collaboration sans faille entre les organismes d’État et du MTC pourrait contribuer à déstabiliser le système mafieux qui a grandement étendu ses tentacules, telle une pieuvre, dans le fonctionnement hippique mauricien. Dans ces affaires de corruption hippique, il ne suffira pas de débarrasser les arbres de leurs feuilles sèches, il faudra couper les racines du mal, celles qui salissent toute la forêt : éliminer ceux qui paient les jockeys pour truquer des courses ou pour leur donner des tuyaux.
L’autre affaire qui secoue le monde hippique concerne le jockey Rye Joorawon, interdit de toute activité pour avoir été trouvé positif à un produit interdit. Cette affaire jette encore le discrédit sur celui qui est considéré comme le plus gifted de nos compatriotes en course. Malheureusement, sa carrière a été jalonnée de hauts faits hippiques remarquables mais aussi d’un comportement au ras du sol inqualifiable. Le reste de sa carrière dépendra du produit retrouvé dans son organisme et de l’enquête qui déterminera comment il a été ingurgité. À titre de comparaison, on peut citer un cas identique qui touche actuellement en Australie Michèle Payne, la première femme jockey à avoir remporté la Melbourne Cup, qui a été trouvée positive au coupe-faim phentermine détecté dans ses urines. Elle risque jusqu’à six semaines de suspension.
Enfin, le dernier événement qui touche le monde hippique mauricien concerne les accusations qui pleuvent sur le président de la Gambling Regulatory Authority, Me Gulbul, telles que révélées dans la commission d’enquête sur la drogue. Comme pour tous les protagonistes mis en cause, la présomption d’innocence doit prévaloir. Tout comme la crédibilité de l’institution qu’il préside et qui est déjà mise à mal par ses incohérences et incompétences dans le domaine hippique, par des perceptions de favoritisme et des informations de pressions indues sur le Mauritius Turf Club à travers des diktats et des informations qui leur parviennent souvent tard dans la soirée, ce qui est rare, donc inhabituel et suspect pour une institution publique. Le respect des institutions au-delà des personnes qui les gouvernent doit être préservé. Un retrait du président de cette instance s’impose dans la conjoncture qui couvre un secteur suffisamment secoué par des scandales en tous genres depuis quelques années. Ne dit-on pas que l’exemple vient d’en haut ?
À toutes fins utiles, il ne faudrait pas que les rumeurs qui circulent trouvent un semblant de vérité, fait que l’inhabituel et vif intérêt de la GRA dans l’affaire du jockey Yeni et son assiduité à en faire une affaire d’État ne sont pas destinés à atténuer les répercussions des malheurs actuels de son président, nominé politique et candidat battu du MSM. La coïncidence entre le jet de l’opprobre sur le monde hippique à chaque fois que des responsables politiques sont en difficulté ne trompe plus personne. Mais ils devraient faire attention des vents contraires qui pourraient s’abattre sur eux lorsque le centre du cyclone IV aura dépassé le Champ de Mars et atteint l’hôtel du gouvernement et la Place d’Armes. Ils sont encore plus dévastateurs !