Démagogies dangereuses

La décision de Showkutally Soodhun de « step-down »  de ses fonctions en tant que vice-Premier ministre et ministre des Terres et du Logement s'inscrit dans une logique élémentaire. En vérité, tout le monde s'accorde à dire qu'elle aurait dû avoir été prise dès le moment où le Premier ministre avait envoyé les enregistrements des propos de nature communale que le VPM aurait tenus. À ce moment, le principal intéressé aurait alors dû se retirer du gouvernement afin de permettre à l'enquête de se dérouler en toute indépendance et sans aucun risque d'intervention auprès de la police ou auprès de ceux ayant procédé à l'enregistrement de ses propos. De plus, puisqu'il doit pertinemment se souvenir de ce qu'il a dit durant la rencontre à Bassin, à moins d'être victime d'un trou de mémoire particulièrement troublant, il aurait dû se retirer en toute humilité, et de lui-même, sans attendre que le Premier ministre ne lui demande de le faire et sans attendre non plus que la pression populaire atteigne un niveau si élevé. Sans doute pensait-il qu'il aurait, encore une fois, obtenu le soutien de ses pairs au conseil des ministres. À la lumière de ce qui s'est passé hier, il paraît évident qu'il a dû se prendre une raclée de tous les ministres, qui en ont eu visiblement marre de venir à sa rescousse à chacun de ses dérapages. La déclaration du Premier ministre à l'effet qu'il était important que cette question soit évoquée au conseil des ministres en dit long. Tenant compte de ses bonnes relations avec Showkutally Soodhun, le Premier ministre n'a pu lui demander de se retirer qu'après s'être assuré que tel était aussi l'opinion de la majorité des membres de son gouvernement.
Showkutally Soodhun s'est, au fil des mois, bâti une solide réputation de « derapaz lor derapaz ». On se souvient de la fameuse lettre envoyée pour exprimer la solidarité de Maurice à l'Arabie saoudite contre le Qatar, qui nous avait valu les pires problèmes auprès de ces pays et avait nécessité d'immenses efforts diplomatiques auprès du Qatar afin de corriger le tir. Il y a ensuite eu les menaces de mort proférées à l'encontre du leader de l'opposition et les déclarations qui ont suivi, avec pour conséquence que le DPP décide d'intenter des poursuites contre lui.
Sans préjuger des résultats de l'enquête policière, nous estimons que les arguments à l'effet que la diffusion publique d'enregistrements pourrait constituer un délit criminel ne tiennent pas debout. En premier lieu, en rendant public ces enregistrements, les « whistle blowers » ont pris à témoin la population mauricienne et se protègent contre tout risque de manipulation de ce document. De plus, quatre jours après que ces propos aient été répercutés dans le public, tout le monde peut constater que les propos tenus ont été condamnés par toutes les communautés, toutes religions confondues. Il y a qu'à descendre dans la rue pour s'en rendre compte. Loin de créer une animosité entre les différentes communautés, ces révélations ont provoqué une indignation générale.
En vérité, après ce dernier dérapage, comme dit l'anglais, « the shit have hit the fan ». Il était difficile pour Showkutally Soodhun de se tirer d'affaire. Aujourd'hui, il apprend à ses dépens où peut mener une démagogie dangereuse. Il fait en effet partie de ces politiciens ayant un langage pour chaque circonstance et pour chaque audience à laquelle il s'adresse, et ce en fonction de la classe. De cette trempe de politiciens archaïques, d'un autre temps, qui peuvent mettre l'unité nationale en péril uniquement pour atteindre leur objectif. Le cardinal Maurice Piat a eu les mots justes lorsqu'il a affirmé hier que « sans préjuger des intentions de M. Soodhun ou des circonstances dans lesquelles il a fait  ses déclarations, je crois sincèrement que ses propos, pris objectivement, mettent à mal tout le travail et l'engagement des générations d'hommes et de femmes qui ont eu à coeur de construire une société authentiquement mauricienne dans l'île Maurice indépendante ». Avant qu'il n'ajoute qu'à la veille du 50e anniversaire de l'indépendance, ces propos résonnent « comme un frein au mauricianisme ».
En acceptant de sanctionner Showkutally Soodhun, Pravind Jugnauth a réussi, de justesse, à préserver son image, car c'est son autorité qui était en jeu. Il s'agit maintenant de suivre de près l'enquête policière et de s'assurer que celle-ci soit effectuée en toute indépendance. Et, surtout, qu'il n'y ait pas de « cover up » !