Des limites de l’exploitation

Aux côtés du grand mythe des origines “nobles” et “pures” dans lequel semble se complaire la construction identitaire mauricienne, il est un autre mythe, peut-être plus insidieux, concernant l’origine et la perpétuation de la réussite économique et sociale de Maurice. Un mythe qu’il convient de prendre de front en cette période de grande agitation dite syndicale.
À en croire un certain discours, largement répandu, si Maurice est un pays qui s’en “tire bien” (au vu notamment de ce qui se passe dans des pays comme la Grèce ou l’Espagne), c’est grâce à la vision et aux capitaux de certains grands “capitaines d’industrie”, et à un gouvernement compétent n’en déplaise aux grincheux de tous bords. Point à la ligne.
Mais l’autre composante? Celle, capitale, des travailleurs mauriciens, où se retrouve-t-elle ?
Il suffit de sortir tôt le matin pour voir tous ces Mauriciens industrieux qui sont déjà sur les routes, aux arrêts d’autobus, aux champs, dans les usines, rentrant des centres d’appels, tous ces Mauriciens, 617 800 selon les chiffres de 2012, qui constituent la population active de ce pays, qui savent que rien ne leur est dû, que malgré un taux de chômage en hausse (8,1% en 2012 contre 7,9 en 2011), il revient à chacun de se battre pour “so pie douri” comme le veut l’expression. Les chiffres, parfois, sont plus éloquents que tous les procès d’intention. Ainsi, quand on voit que plus de 25% des salariés mauriciens touchent moins de Rs 6 000 par mois. Voilà donc des personnes qui, après avoir travaillé chaque jour, souvent à des emplois contraignants, savent qu’ils ne vont toucher que la dérisoire somme de Rs 6 000 à la fin du mois. Et qui pourtant continuent à se lever tôt chaque matin, ou rentrer tard chaque soir, pour accomplir leur labeur.
À travers les affres de l’esclavage, en passant par l’engagisme qui a vu débarquer des milliers d’immigrés ayant signé des contrats de travail pour venir à Maurice et échapper à diverses situations de misère dans leur pays d’origine, jusqu’au statut de pays indépendant disposant de très peu de ressources naturelles et ne pouvant compter sur personne pour assurer sa subsistance, nous avons construit une chose capitale: à savoir un rapport au travail vécu non comme une aliénation ou une humiliation, mais comme le fondement d’une dignité, d’une aspiration, d’une avancée possible et souhaitée. C’est ce qui explique notamment le succès de notre tourisme. Aux côtés des pays comme les Seychelles, disposant d’atouts naturels face auxquels nous ne faisons pas le poids, c’est bien le facteur humain qui fait pencher la balance en notre faveur. Nos visiteurs le disent d’ailleurs à l’envi: là où, aux Seychelles, ils se heurtent à une évidente réticence au service, perçu quasiment comme une humiliation, ils trouvent à Maurice un personnel qui assure le service avec efficacité et amabilité, car le percevant non comme un rabaissement mais comme une possibilité d’assurer un meilleur avenir à ses enfants.
Au lieu de favoriser davantage cet atout mauricien que constitue sa force de travail, le gouvernement n’a rien trouvé de mieux, cette année, que de voter des amendements aux lois du travail qui précarisent la situation de l’employé mauricien et donnent notamment à l’employeur une latitude accrue pour licencier à son gré. Et toute velléité de revendication somme toute légitime face à des situations d’abus (voir la situation salariale incroyablement inéquitable ayant motivé la récente grève à la CNT), se voit opposer intransigeance, menaces de licenciement et sorties en règle contre des syndicats accusés d’antipatriotisme. Vision très bornée et improductive s’il en est.
Dans son édition du 2 mai 2013, le magazine Le Point fait état de la “stupéfiante résurrection” du groupe Volkswagen. Qui, en pleine déprime automobile et plus largement économique en Europe, a déclaré en 2012 un bénéfice net spectaculaire de 22 milliards d’euros. Ce grâce à un nouveau système de production mis en place l’an dernier. Pourtant, l’entreprise a connu de grosses difficultés à plusieurs reprises, mais celles-ci, nous dit-on, ont pu être désamorcées en douceur à chaque fois grâce à une conception particulière du dialogue social. Chez Volkswagen en effet, le taux de syndicalisation est de 97%. Oui, 97%. Et le syndicat IG Metall est non seulement représentatif mais aussi influent: ses élus siègent à parité avec les élus des actionnaires au conseil de surveillance de l’entreprise, et sont ainsi associés à toutes les décisions stratégiques.
Cela, nous explique-t-on, n’est pas le fait de cette seule entreprise mais constitue une spécificité allemande. “Après la guerre, la peur d’un chaos similaire à celui qui avait marqué la République de Weimar était telle que le gouvernement fédéral a décidé d’encadrer étroitement les relations sociales. C’est ainsi que la cogestion des entreprises a été instituée en 1952”, explique Frederic Speidel d’IG Metall. Et s’il a fallu à certains moments consentir à des sacrifices, l’entreprise s’engage, lorsque les affaires vont bien, à régler la facture sans chipoter: en 2012, l’ensemble des salariés a obtenu une augmentation de 4,3% et une prime de fin d’année d’un minimum de 7 200 euros. Et IG Metall a déjà placé la barre vers une augmentation entre 5 et 6,5% pour 2013.   
Voilà donc un pays, l’Allemagne, qui, de par sa performance économique générale, prouve que loin d’être un handicap ou une menace, un fort taux de syndicalisation et une participation active des syndicats dans la gestion des entreprises peut au contraire être un immense atout.  
Saurons-nous, de notre côté, prendre le train que nous offre aujourd’hui notre histoire et cesser de prétendre réduire, voire humilier une “classe travailleur” qui est pourtant notre grand atout? Réponse attendue de nos grands décideurs aux salaires et privilèges sans cesse étendus...


Commentaires

Cet article est le miroir parfait d'une réalité du monde des affaires à Maurice, mais aussi dans beaucoup de pays. Le capital humain a d'ailleurs été relégué au rang de ressources humaines. Ressources; comme ces ressources minières que l'on exploite, dans certains cas pour la survie de l'homme et dans d'autres pour l'enrichissement d'une oligarchie. Dans son livre « Le harcèlement moral dans la vie professionnelle », Marie-France Hirigoyen cite l'économiste Daniel Cohen : « la moitié de la valeur boursière d'une entreprise vient du capital humain qui la compose, l'autre moitié (seulement) du capital tout court. C'est l'importance de ce facteur humain qui est systématiquement sous-estimée. » Allez faire comprendre cela à ceux qui pensent qu'ils ne doivent leur succès qu'à la somme d'argent injectée et au génie de quelques dirigeants !