Des temps extrêmement troublés

Dans quel pays un individu, une petite frappe un peu psychopathe et très mythomane, qui est déjà impliquée dans une affaire d’escroquerie, qui, selon ses propres aveux, réels ou concoctés, a juré un faux affidavit, qui est, en plus, accusé de sextorsion, d’extorsion de fonds, de coups et blessures sur une jeune femme, peut-il quitter les Casernes un vendredi soir pour aller tranquillement dormir chez lui ? Only in Mauritius pour reprendre le titre de la rubrique d’un certain Anil Gayan du temps où l’express lui ouvrait généreusement ses colonnes pour qu’il dénonce tout ce qui n’allait pas dans le pays et pour qu’il crache son venin sur le gouvernement alors en place.
On sait et on l’a souvent vu que, pour bien moins que cette collection de délits avérés ou présumés, cette flopée de dépositions incriminantes, les uns plus graves que les autres, pour bien moins que des menaces de mort publiques, d’autres ont été sommairement coffrés sous des charges provisoires des plus fourre-tout et des plus farfelues, comme la « conspiracy », surtout lorsqu’il n’y avait rien dans le dossier. Parce que la police aux ordres devait tout simplement se plier aux exigences de l’Hôtel du gouvernement.
Et ces personnes souvent innocentes qui n’avaient pas la chance de connaître l’Attorney General, ses amis ou ses réseaux de bookmaker qui pouvaient les introduire à son bureau, ont dû souvent arpenter les couloirs des tribunaux et ceux du bureau des passeports pour pouvoir obtenir l’autorisation de quitter le pays non pas pour des vacances, mais pour des raisons professionnelles. Ainsi vont l’île Maurice « moderne » et son Etat de droit à géométrie variable.
Dans l’affaire qui agite l’opinion ces jours-ci, il faut revenir sur les faits qui ont forcé Ravi Yerrigadoo, un ministre nommé, sans mandat électif, à la démission. Il signe une lettre de caution en faveur d’un justiciable en attente de procès, le déclare exonéré par la FIU, délègue un de ses petits nominés politiques, lui aussi du clan du bookmaker préféré du MSM, aux Casernes centrales, pour s’assurer que le protégé Hussein Abdool Rahim obtienne bien son passeport illico presto. C’est peut-être là le vrai complot! Celui qui a consisté à contourner toutes les procédures pour faciliter le départ en douce de quelqu’un qui était formellement accusé d’escroquerie. Et aujourd’hui parce que le mytho, qui a tout l’air d’avoir obtenu plus ailleurs, selon un mode opératoire qui semble lui être très familier, a changé de version lors d’une séance de pleurs collectifs radiophoniques, live and direct, il faudrait occulter l’essentiel ? Ne plus s’indigner qu’un ministre use de sa position pour faciliter les démarches d’un justiciable ? Allons donc.
On pourra discuter des méthodes des uns et des autres, de leurs agendas, de leur légèreté ou de la manie qu’ont développée certains à organiser leur propre mise en scène, ou encore de ceux qui jouent à l’acteur, ce qui est nécessaire parfois pour faire éclater les vérités cachées, mais on devrait aussi s’attarder sur ceux qui se sont transformés en véritables Dhobi de Klas et qui accourent dès qu’il y a un travail de blanchiment à faire pour le compte de leurs maîtres. Pour arranger leurs petites affaires, pour négocier leur sortie de pétrin, protéger les sous qu’ils ont su faire fructifier grâce à leur proximité avec le pouvoir, quel qu’il soit, ou pour caser les membres de leur écurie auprès des ministres et des organisations publiques.
Une autre manifestation de cette période troublée est la dégradation de la parole publique. Les puissants du moment qui ont le culot ou la naïveté de penser qu’ils sont là pour l’éternité croient que l’insulte est un puissant argument. Après le mauvais cinéma de la semaine dernière où l’inénarrable Showkutally Soodhun s’est, une nouvelle fois, donné en spectacle et du plus mauvais goût avec ça en faisant quelques cryptofonctionnaires expulser une dame qui lui avait juste rappelé qu’il s’éloignait du sujet du séminaire pour lequel elle s’était dérangée en tant que citoyenne et habitant d’une maison NHDC, Ravi Rutnah a essayé et réussi à faire mieux en jouant dans le registre qui lui est familier, l’insulte et la bassesse en traitant « dé trwa zurnalis » qu’il n’a pas nommée de « femel lisien » pour l’avoir qualifié «d’aboyeur de service » sans dire qui a utilisé cette expression et quand elle a été utilisée exactement. En tout, s’il fallait une confirmation de l’écrit incriminé, Ravi Rutnah l’a amplement fourni.
Cette diatribe inqualifiable a eu lieu lors d’une réunion de son parti, le Muvman Liberater, à Trèfles mercredi dernier. Étaient présents son leader Ivan Collendavelloo, la ministre de l’Egalité du Genre Fazila Jeewa-Daureeawoo et députée MSM de la circonscription. Après avoir ardemment défendu son poulain, sur le moment, celui qui agissait comme le Premier ministre par intérim a quand même vite pris la mesure de cet ignoble dérapage et pris sur lui pour offrir ses excuses et celles de son parti à la journaliste visée et à toutes les femmes du pays. La ministre, elle, a fini par prendre position. Ceux qui étaient là et qui, dans de grands ricanements, se délectaient de la prose de caniveau de leur collègue ont attendu que l’indignation et l’écoeurement soient unanimes pour prendre leurs distances.
A l’instar de ce nominé politique, le chauffeur de salle qui a commencé comme Campaign Manager du MR à Rose-Hill pour finir au ML et qui, pour se dédouaner, s’est fendu d’une explication alambiquée chez un confrère en mal d’interlocuteur sérieux. C’est dire qu’aujourd’hui il n’y a apparemment plus d’échelle de valeurs. Des voyous sont traités comme des people, des vedettes dont les conneries s’étalent à longueur de colonnes et de pages web. On a juste envie de dire : ça suffit !