Écarlate, la joue

La veille de la présentation du budget, c’était le cadeau de Rs 4,5 milliards de Betamax, un véritable coup de massue pour le contribuable à qui on n’avait pas pensé demander son avis avant de badiner avec le dossier du transport des produits pétroliers, et le jour de la conclusion de l’exercice budgétaire, 22 juin, c’était le jugement de la Cour suprême qui tombait renvoyant non pas n’importe quel quidam, mais le Premier ministre et ministre des Finances de l’île Maurice devant le Judicial Committee du Conseil privé de la reine. C’est ce qu’on appelle être poursuivi par la poisse.
Et c’est ce Premier ministre-là, Pravind Jugnauth, qui, une semaine auparavant, lançait, sur un ton des plus péremptoires, à ceux qui osaient lui rappeler son affaire MedPoint : « To ine gagne enn klak ek la kur Siprem. » Et la claque infligée jeudi ? Alors, toujours écarlate la joue qui l’a reçue ? Lorsqu’on est toujours empêtré dans une affaire judiciaire pour conflit d’intérêts, on choisit généralement de se la jouer modeste et de ne pas jouer au matamore. Lorsqu’on est probablement le seul Premier ministre au monde à devoir faire face à la plus haute instance judiciaire de l’île Maurice et du Commonwealth, on doit, au nom de la décence, tirer les conséquences qui s’imposent. Et se retirer. Mais demander cela à quelqu’un qui va entrer dans l’histoire comme le symbole de l’illégitimité politique et d’une tradition dynastique des républiques bananières et d’un autre temps...
Le prononcé en sa défaveur a dû faire un premier grand surpris, Pravind Jugnauth lui-même. C’est le même chef juge qui l’a acquitté et qui avait décrété qu’il n’avait pas été en situation de conflit d’intérêts lorsqu’il a signé un chèque en faveur de la compagnie de sa soeur et de son beau-frère qui a dû se résoudre à le renvoyer devant le Conseil privé. Le temps est venu de statuer sur le conflit d’intérêts parce que cela ne peut être considéré comme normal que la même personne se trouve être le ministre des Finances, le décideur ultime, lorsqu’il s’est agi de dédommager son Sun Trust à hauteur de Rs 47 millions, une première fois et, une seconde fois pour octroyer un chèque de Rs 144 millions à la famille proche. Une clarification est nécessaire autant dans l’interprétation des textes que dans la définition plus pointue de ce délit dans nos textes de loi.
C’est un paradoxe républicain bien mauricien que des juges qui sont appelés à décider de la suite de leurs propres arrêts. Parce que même si la cour avait débouté le Directeur des poursuites publiques, ce dernier se serait quand même tourné vers le Conseil privé pour faire appel du jugement. Cela pose la vieille question de la nécessité de la création d’une Haute Cour d’appel avant d’arriver au dernier recours qu’est le Conseil privé, dont le maintien fait l’unanimité chez les Mauriciens de plus en plus méfiants vis-à-vis des institutions mauriciennes.
C’est sûr qu’un Premier ministre devant aller en appel avec son nom et son titre, Pravind Jugnauth, Prime Minister of Mauritius, sur la « cause list » du Conseil privé aura de quoi alimenter la campagne électorale qui s’annonce épique à Belle-Rose/Quatre-Bornes. Ce sera probablement un thème de choix à la place de la grande réalisation qu’est le remplacement de la toiture de la foire qui se trouve sur le tracé du métro express qui a été à la base de la démission de Roshi Bhadain. Ça promet. Même si les temps politiques sont imprévisibles, changeants et surprenants.
Comment se présente la campagne ? Confuse. Avec un gouvernement écrasé par les affaires et son Premier ministre empêtré dans celle de MedPoint et une opposition en ordre dispersé. Lorsqu’on sait que des citoyens de Quatre-Bornes ne sont pas très enthousiastes à l’idée de retourner aux urnes, on peut se poser des questions sur la suite des événements. Certains ont même lancé l’idée de la grève du vote estimant que la démocratie est devenue un badinage pour des aventuriers à l’ego surdimensionné. C’est dire que l’engouement n’est pas au rendez-vous.
Les modèles ont disparu, les anti-systèmes ne durent que le temps d’une campagne et de la communication. Donald Trump et Emmanuel Macron en sont les symboles les plus parlants de notre époque. A peine élus, leurs régimes ont été confrontés aux affaires, ce qui a contribué à jeter ceux qui les ont portés avec enthousiasme à très vite tempérer leurs ardeurs. La participation aux législatives en France étant l’illustration parfaite de la facile désaffection des peuples et du caractère éphémère de leur adhésion. Notre époque est vraiment incertaine.
Heureusement que dans tout ce remue-ménage, il y a au moins une bonne nouvelle, celle du soutien de l’assemblée générale des Nations unies à la saisine par Maurice de la Cour internationale de Justice de La Haye pour une opinion sur le démembrement de notre territoire, l’excision des Chagos et le déplacement de sa population, c’est déjà une importante victoire d’étape. Même si la suite, toute favorable qu’elle puisse être pour nous, ne garantit pas qu’on puisse un jour se poser à Diego Garcia où, pour les Chagossiens, remettre les pieds sur la terre qui les a vus naître. Comme les bonnes nouvelles se font rares, ne boudons pas notre plaisir !