Et quand le politique veut désunir l’humain

Une affaire de dernière minute. C’est le sentiment que l’on peut avoir face à la convocation des artistes mauriciens par le Premier ministre et ministre des Finances Pravind Jugnauth, dans le cadre des consultations pré budgétaires. Une invitation lancée dans la soirée du mercredi 3 avril pour une rencontre le vendredi 5 avril. Comme un afterthought.
Il n’empêche. Malgré le très/trop court délai, c’est une bonne chose que les acteurs du monde artistique et culturel aient pour une fois été sollicités. Faut-il le redire: en France, le chiffre d’affaires généré par le secteur artistique et culturel est plus important que celui du secteur automobile. S’il fallait encore se convaincre de l’importance économique du secteur créatif.
Mais il y a, au-delà du seul aspect financier, beaucoup plus fondamental que cela. Et la présente élection qui va jouer aujourd’hui l’avenir de la France en témoigne.
Quel rapport peut-il bien y avoir entre une élection présidentielle et le développement du secteur artistique et culturel? Beaucoup plus qu’il n’y paraît.
Dans une passionnante interview publiée par le journal Libération le 3 mai dernier, Michel Wieworka, sociologue à l’EHESS (Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales), fait ressortir que le Front National, parti raciste, xénophobe et antisémite, a longtemps suscité avant tout la critique morale. Jusqu’à ce que Marine Le Pen entreprenne de le «dédiaboliser». La critique s’est alors déplacée du côté de la raison. En décortiquant le programme politique, économique, social du FN. «Mais les contradictions n’embarrassent pas les mouvements populistes, et il ne suffit pas d’argumenter rationnellement pour les affaiblir» souligne Michel Wieworka. «Seules, la critique morale d’hier et la critique scientifique plus récente sont inopérantes. Il faut marcher sur les deux jambes et veiller à leur articulation», commente le sociologue.
Michel Wieworka préconise ici que le secteur de la recherche s’intéresse davantage à nourrir des champs qui sont sur-monopolisés, et tronqués, par la politique. On peut ajouter qu’il y aurait aussi nécessité, parallèlement, d’investir plus résolument que jamais dans ce qui peut aider à questionner, à déconstruire, et à recréer ce qui peut faire sens et créer du lien entre les gens.
Ainsi, si c’est plutôt en s’adossant à la pensée technocratique et gestionnaire qu’Emmanuel Macron semble avoir construit ses propositions de société, peut-être devrions-nous nous arrêter à ce que nous disent certains auteurs, alors que le monde semble être tellement tenté par l’option du fractionnement. De la division. De s’éloigner les uns des autres.
«Dans ma vie, dans mes lectures, dans mon écriture, j’essaye d’enlever la peur qui nous aliène à ce qui nous entoure, qui nous empêche d’aller vers. Dans ce sens, je suis engagé avec le lecteur, engagé avec l’autre. Je me dis qu’écrire, c’est tenter d’être juste envers soi-même et envers l’autre pour sortir ou à défaut nous distancier le plus possible de l’ignominie qui nous entoure. Écrire et vivre dans un souci de justice» déclare le poète Seyhmus Dagtekin.
«Mon rôle en tant qu’artiste est d’illuminer l’obscurité, de tracer des chemins à travers de vastes forêts pour que nous ne perdions pas de vue le sens dans l’effervescence de nos actes, et pour que nous fassions du monde un endroit plus habitable» déclare de son côté l’écrivain américain James Baldwin, dont on parle beaucoup en ce moment dans le sillage de la sortie de I am not your negro, le documentaire que consacre le réalisateur haïtien Raoul Peck à celui dont l’œuvre est incontournable pour mieux comprendre les relations raciales aux États-Unis.
La création artistique et culturelle, loin de n’être qu’un divertissement qui fait oublier momentanément les aléas d’un présent difficile, a en effet un rôle capital à jouer dans la représentation, la compréhension, et partant, le possible dépassement de bien des choses qui rendent justement le présent difficile. En particulier en ce qui concerne les relations entre groupes humains. «J’imagine qu’une des raisons pour lesquelles les gens s’accrochent à leurs haines avec tellement d’obstination est qu’ils sentent qu’une fois la haine partie, ils devront affronter leurs souffrances», écrit encore James Baldwin dans Chronique d’un pays natal. C’est dire l’importance d’aller, à la source, vers ce qui peut nous permettre, justement, d’identifier, d’exprimer de confronter, et peut-être de résoudre nos souffrances.
«Ce sont les livres qui m’ont appris que ce qui me tourmentait le plus était précisément ce qui me connectait à tous ceux qui sont en vie ou qui ont jamais vécu» dit aussi James Baldwin. Une façon de rétablir, d’explorer et de réaffirmer ce que l’écrivain Patrick Chamoiseau appelle «les beautés relationnelles du vivant».
Puissions-nous ne jamais oublier que c’est aussi cela qui est à l’œuvre dans une élection: au-delà de toutes les possibles manipulations, savoir ne jamais perdre de vue la beauté, et l’importance, de ce qui peut par-dessus tout nous unir à l’humain en nous...