État de siège

On dirait que le train gouvernemental a complètement déraillé. Ils impose le Metro Express pour décongestionner le trafic et ils justifie le projet, aussi coûteux soit-il, au motif que le pays perd des milliards dans les bouchons interminables, mais il s’arrange en même temps pour créer la pagaille sur nos routes, comme jeudi pour une simulation d’accident au Pont Muttur à Réduit, sur un tracé connu pour être névralgique et à une heure de pointe, causant ainsi un embouteillage monstre sur le trajet Curepipe/Port Louis.
Rebelote vendredi. Sous le prétexte qu’il faille déloger de force une ou deux familles qui se trouvent sur le tracé du Metro Express, les autorités ont très tôt fermé la rue Monseigneur Leen, provocant un incroyable désordre dans la circulation durant toute la journée, lorsqu’on sait en plus que c’était un jour où les gens se rendent en grand nombre dans la capitale pour faire leurs achats ou renouveler leurs stocks. Et pour couronner le tout, Port-Louis était copieusement arrosée, alors que sur les hauts plateaux, généralement très pluvieux, c’est le soleil brillait de tous ses rayons. Comme un signe, diraient certaines superstitieux.
Au-delà des innombrables inconvénients pour les usagers qui, pour certains, ont mis plus de deux heures et demie pour faire le trajet Curepipe/Port Louis, il y a le fond du problème. Port-Louis était comme en état de siège avec ses bulldozers, son dispositif policier démesuré et ses motards totalement dépassés par le flux du trafic qui se déversait sur le tronçon Bell Village/ centre de la capitale qui se voyait refoulé sur d’autres artères, les voies autour du monument de Marie Reine de la Paix étant aussi fermées à la circulation pour cause de travaux d’excavation. Une véritable pagaille qui a duré de longues heures.
Le délai pour l’évacuation des sites concernés par le tracé du Metro Express ayant expiré le 31 août, les machines de guerre, pelleteuses et blindés de la police, ont, le lendemain même, investi La Butte et Résidences Barkly, comme s’il y avait une urgence absolue et que cela ne pouvait pas attendre un autre jour, le temps de poursuivre le dialogue dans une ambiance apaisée, au lieu de rechercher un affrontement public qui a envoyé des images très peu flatteuses du pays.
Ce gouvernement ne sait-il pas que la maison familiale a quelque chose de sacré dans notre pays et qu’y toucher c’est aller au cœur de ce qu’il y a de plus sensible pour les gens? Lorsque quelqu’un a investi dans sa demeure, qu’il s’est sacrifié pour y arriver, lorsque ses enfants sont nés sous ce toit-là, lorsque toute sa vie sociale s’est construite dans un quartier, dans une ville, il n’est pas évident de lui demander, du jour au lendemain, de tout abandonner et d’aller construire et se reconstruire ailleurs.
Est-ce si difficile à comprendre ? Est-ce si compliqué à reconnaître qu’il n’y a pas que la compensation financière, que le bien acquis sur deux ou trois générations a une forte valeur sentimentale et que l’on ne le quitte pas comme on change de vêtements. On peut trouver les moyens de satisfaire les déplacés. Pour les habitants de La butte, il y a sans doute des possibilités de relogement dans la région autant que pour ceux de Résidences Barkly, ce qui atténuerait l’impression d’un cruel déracinement.
Malgré les dérapages qu’il y a eus vendredi, malgré l’incompétence de la MBC qui a une nouvelle fois montré qu’elle est en dessous de tout, au point où le directeur général et son directeur de l’information, ceux qui savent si bien susurrer à l’oreille du Premier ministre, ont été priés de prendre un congé temporaire, il n’est pas trop tard pour se mettre autour d’une table et explorer les voies et moyens pour régler ce problème de déplacement, avant tout humain. Le Premier ministre, qui trouve le temps d’inaugurer des arrêts d’autobus à Réduit, dans sa circonscription, et de rencontrer le nouveau président de la Mauritius Sanathan Dharma Temples Federation, celui qui a battu son poulain Somduth Dulthumun, pourrait reprendre le dossier et veiller qu’il soit bouclé à la satisfaction de toutes les parties. Tout illégitime qu’il soit à ce poste, il pourrait au moins démontrer son utilité.
S’il y a la responsabilité du gouvernement qui est complètement engagée, il y a aussi celle de l’opposition. Que certains opportunistes professionnels se fassent voir, entendre, photographier et filmer sur les lieux de détresse des familles déplacées, cela va encore, mais tenir des propos incendiaires est totalement inacceptable. On ne joue pas ainsi sur l’émotion, sur le registre communal et religieux en poussant les gens à une réaction, à la violence. Ceux qui, hier encore, étaient aux affaires et avaient défendu leur Metro léger ont une obligation de réserve, un devoir de retenue et ils doivent pouvoir se montrer à la hauteur des enjeux sans tomber dans la démagogie la plus primaire.
La journée de vendredi a aussi ouvert une fenêtre sur les désagréments qui peuvent causer les travaux d’aménagement de ce Metro Express. L’inconnue est d’autant plus grande que ce projet n’a été l’objet ni d’une Environment Impact Assessment ni d’un Trafic Impact Assessment. On ne sait pas si Larsen and Toubro et ses 2 500 travailleurs étrangers vont travailler de nuit, encore que cela risque de perturber le sommeil des riverains, pour limiter les inconvénients pour les usagers, mais procéder autrement peut s’avérer extrêmement problématique.
Imaginons, pour ne citer qu’un exemple, des travaux de fouilles pour le placement des rails à la route St Jean et son incidence sur le trafic très dense sur cette voie. Lorsqu’on sait que le tracé de ce train léger sur rails et en surface se trouve sur celui des anciens chemins de fer convertis en voies pour véhicules, on peut en effet craindre le pire. Le chantier s’annonce épineux pour Pravind Jugnauth et peut-être son dernye lagar.