Exit le BOI

C’est bien le rituel des consultations prébudgétaires. Cela permet la rencontre, de goûter aux petits fours. Il n’y a qu’à écouter les artistes s’enthousiasmer de leur rencontre de vendredi dernier avec le Premier ministre et ministre des Finances,  comme si avoir déjà un ministre des Arts et de la Culture était une perte de temps et d’argent. Et si tout ça était vraiment du temps perdu ? Puisque ce que le ministre va faire en définitive, concrètement, le bon peuple contribuable n’en saura rien. Jusqu’au jour de la présentation du budget où l’on retiendra de la longue lecture du document une ou deux mesures que l’on croit avantageuses pour nous, pendant que les gros chambardements vont, eux, insidieusement se glisser dans la pile des textes modifiés dans le Finance Bill.
 On avait entendu parler de cette Capital Gains Tax introduite dans le budget de Pravind Jugnauth de novembre 2010 qui devait entrer en vigueur le 1er janvier, mais la clinique MedPoint a été vendue juste avant. Conséquence : non seulement le prix de vente avait doublé mais les Rs 22 millions de taxes qui devaient rentrer dans les caisses de l’État sont restées dans les poches du vendeur. C’est dire qu’il faut faire attention aux effets d’annonce parce qu’à côté, sans le réaliser, on est en train d’être tranquillement tordus.
 Même chose pour le dernier budget. Celui de 2016-17. La lutte contre la pauvreté était tellement bien emballée dans sa présentation que cela a séduit même les plus sceptiques et, une année après, rien de probant. Par contre, ce qu’on n’avait pas vu, c’est que des changements fondamentaux étaient apportés et  qui ont de lourdes conséquences pour la réputation de Maurice et pour la transparence.
 Il a fallu attendre l’affaire Alvaro Sobrinho pour réaliser que la responsabilité de l’octroi d’une  Investment Banking Licence était passée des mains de la Banque centrale à la FSC et que c’est une petite phrase dans le budget de Pravind Jugnauth qui en était le détonateur. Avec les effets que l’on voit. Pas de désignation des vrais coupables ou des sanctions appropriées,  mais la suspension de deux cadres de la FSC. Deux boucs émissaires, deux fusibles faciles à faire sauter.
 En termes de cadeau surprise, pour ne pas dire empoisonné, il y avait mieux : la création d’entreprises parallèles à quelques organismes stratégiques sur le modèle de la STCM. Pour ceux qui l’auraient oublié, le gouvernement PTr-PMSD et la State Trading Corporation de Rajesh Jeetah avaient créé une compagnie privée du nom de State Trading Corporation Management Ltd pour faire à peu près exactement ce que fait la compagnie mère, en plus du négoce de pierres précieuses, et elle était sous le contrôle d’un agent politique du nom d’Ah Fat Lan Ying Choy mais hors du control du Central Procurement Board. Cela avait fait scandale à l’époque et, arrivé au ministère du Commerce et de l’Industrie dans le cadre de l’alliance PTr-MSM-PMSD, Showkutally Soodhun va confier un forensic audit de cette manœuvre à Roshi Bhadain et, les conclusions étant accablantes: mort subite pour la STCM. D’autant que Megh Pillay avait entretemps rejoint la direction de la STC.
 Après ce triste épisode pour la transparence et le bon usage des deniers publics, on aurait pu se croire immunisé à jamais. Non, la maladie du contournement des règles et des procédures doublée d’une épidémie de l’opacité est bel et bien revenue. Le diable étant toujours dans le détail, c’est encore une fois dans le dernier budget du ministre des Finances que la possibilité a été donnée au CEB, par exemple,  de créer ses propres compagnies et de se soustraire à l’appel d’offres transparent et ses recours en cas de litige. Une de ses entités dont le seul actionnaire est le CEB, Fibernet, est déjà sujette à controverse après un contrat accordé à une compagnie douteuse israélienne. C’est dire qu’il ne faut rien gober et tout prendre avec circonspection.
 Et il ne faut surtout pas compter sur ce qu’on appelle le secteur privé pour s’élever contre cela ou du moins oser un commentaire. La CCI fonctionne comme une extension du PMO et ce n’est guère étonnant entre personnes partageant la même cuisine, alors que la Banque de Maurice a été, elle, autrement plus percutante dans son analyse de la situation économique. Un groupe du privé s’est senti obligé de voler à la rescousse d’une notaire épouse de ministre en soutenant qu’il a «décidé volontairement » de retenir ses services. Derrière le pléonasme, on sent la démarche contrainte. Comment décider si ce n’est de son plein gré et de manière volontaire ?
 Et un scoop pour conclure. Des économies en vue dans le prochain budget. Autour de Rs 300 à Rs 400 millions annuelles. Exit le Board of Investment puisqu’il y a maintenant des courtiers patentés pour négocier avec les investisseurs. Les premiers bénéficiaires de cette nouvelle licence sont Ivan Collendavelloo, qui a trouvé une alternative au “due diligence” puisqu’il peut en un simple regard distinguer le bon investisseur du blanchisseur d’argent, Ameenah Gurib-Fakim pour le succès remporté auprès d’Alvaro Sobrinho, Youshreen Choomka pour ses qualités de persuasion fermes et directes, et Megacom et ses 4% de commissions sur un deal douteux. Et on s’étonne que Maurice perd des places au classement du ease of doing business !