Une formidable avancée

Le jugement rendu à l’unanimité par la Cour suprême de la République de l’Inde le jeudi 24 août reconnaissant le caractère inaliénable et constitutionnel du droit à la vie privée des citoyens constitue une formidable avancée pour les habitants de la plus grande démocratie du monde, mais aussi pour tous les pays qui se réclament du même système de gouvernement.
N’ayons pas peur des mots, c’est, en fait, une véritable révolution qui va désormais impacter sur bien des sphères de la vie humaine, comme le droit à la différence et l’orientation sexuelle. Les neuf juges n’ont-ils pas, sans voix discordante, observé dans leur arrêt que le « right to privacy can’t be denied even if a small fraction of population is affected » ?
Avis donc à tous les réactionnaires qui pensent pouvoir imposer leurs convictions religieuses très personnelles à l’ensemble de la société et à dicter à un Etat s’il doit ou pas dépénaliser l’avortement et l’homosexualité ou décapiter des personnes. Les lois du 21ème siècle ne peuvent pas rester les mêmes que celles qui existaient avant l’internet et le big data. L’un des neuf juges qui a prononcé le jugement n’a-t-il pas conclu que « le vieux monde cède sa place à un nouveau ». Et c’est vraiement là toute la question du moment, de l’époque.
Cet arrêt est le résultat d’une action en justice dirigée contre la gigantesque base de données biométriques nationale connue comme Aadhaar (fondation), présentée par le gouvernement indien comme un outil majeur de développement et que la vie privée passait après les aspirations légitimes des masses aux besoins basiques comme l’eau et la santé. Il n’est pas exagéré d’établir, ici, un parallèle avec le projet de tram de l’actuel gouvernement, au nom du développement et de la modernité et le cri de désespoir poignant et interpellant lancé par des familles de La-Butte qui veulent à tout prix demeurer dans la maison qu’elles ont construite et habité depuis des générations.
Certains ne pourront comprendre leur désarroi que lorsqu’ils seront eux-mêmes confrontés à la même situation de déplacement inopiné et de déracinement forcé. C’est tout à fait légitime que ces familles de La-Butte se demandent pourquoi elles et non pas celles qui se trouvent sur le tracé à Sodnac, à la foire de Quatre-Bornes et ailleurs. Des réponses à ses questions sont urgentes pour faire taire une politique de deux poids et deux mesures qui ne pénaliserait que les plus vulnérables et qui épargneraient les mieux lotis. 
En filigrane de cet arrêt de la plus haute juridiction de l’Inde, il y a le fameux projet Aadhaar de 2009 portant sur une carte nationale d’identité. Qui a commencé comme une soumission volontaire de ses données personnelles — empreintes digitales ou de l’iris — et qui, graduellement, est devenue une obligation, puisque ladite pièce d’identité était exigée pour pratiquement tous les services, accès aux services sociaux, compte bancaire, paiement des impôts et à terme une multitude de choses de la vie courante, comme l’achat d’un billet de train ou d’avion.
Lorsqu’on sait que Aadhaar, c’est déjà les données de 1,1 milliard de personnes collectées, on peut facilement imaginer la manne pour les hackers et autres services secrets étrangers. Déjà, en mai dernier, il a été rapporté que les données personnelles de 130 millions de citoyens indiens avaient été postées sur le net après une fuite qui avait exposé les failles du système de cybersécurité dans la Grande Péninsule. Et comme si cela n’était pas assez, voilà que Wikileaks a récemment laissé entendre que la CIA avait eu accès aux données des détenteurs de la pièce d’identité indienne.
Comment ne pas, là aussi, dresser un parallèle avec ce qui s’est passé et qui se déroule en ce moment même à Maurice. Nous avons un gouvernement qui avait combattu la carte à Rs 4 milliards de Navin Ramgoolam et qui avait promis monts et merveilles aux électeurs, dont un engagement à revoir cette carte qui oblige les citoyens mauriciens à fournir leurs empreintes. Or, une fois installée au pouvoir, la méthode s’est endurcie et les délais, pour obtenir la carte, limités par le nouveau gouvernement.
En mars 2017, le ministre de tutelle nous assurait qu’il n’y avait plus que 2 000 personnes qui ne s’étaient pas inscrites pour l’obtention de la nouvelle carte mais, mercredi dernier, un résistant qui s’est rendu au centre de conversion de Rose-Hill pour voir comment cela se déroulait a eu la désagréable surprise de constater qu’il y avait toujours une queue qui attendait devant les bureaux de la Sécurité sociale, leurs employés ayant pris leur pause déjeuner.
Comme si revenir sur sa parole n’était pas déjà assez intolérable et révoltant, le gouvernement vient maintenant nous annoncer le passeport biométrique. On se demande jusqu’où peuvent aller les trahisons. Ou plutôt, où commencent et où s’arrêtent des projets qui semblent n’avoir pour unique objectif que d’enrichir ceux qui les conçoivent et d’engraisser les amis du pouvoir qui les réalisent.
Pendant que l’Inde donne des exemples édifiants de sa vitalité démocratique et de son avant-gardisme, comparé à notre judiciaire aussi atrophiée que nos organismes d’enseignement supérieur qui sont devenus de vrais temples de conservatisme, ici on discute essentiellement de son influence, de son contrôle et de sa mainmise sur le socioculturel. Triste parallèle, celui-là, où deux partis se disputent les faveurs d’un regroupement de temples au point où le grand prêtre qui officiait sans partage est brusquement tombé de son piédestal dimanche dernier.
Ce qui a donné lieu, hier, à Belle-Mare, à un étrange concours de la présence la plus remarquée et la plus fournie entre le PTr et le MSM, le combat politique se résumant à cela. Heureusement qu’il y a eu la presse pour se faire écho de ce jugement capital de la Cour suprême indienne et au moins un leader politique, celui du MMM, pour saluer cette belle avancée. Qui a dit qu’il faut désespérer du niveau des débats ?