Le gardien du Plaza

Faut-il, encore, parler du Plaza?
Cela fait tant d’années, tant d’articles, tant de regroupements, tant d’études, tant de rapports, tant de promesses.
Tant de rien du tout.
Oui, quelle pitié cela a été, au cours de ces dernières années, de voir tomber en décrépitude ce lieu qui, avec le Théâtre de Port Louis, symbolisait le point de rencontre de la création et de l’expression artistique et culturelle de notre île et de sa rencontre avec le monde.
On a même pu avoir l’impression, à un moment, que l’on n’attendait qu’une chose: qu’il brûle, ce vieux théâtre. On s’apitoierait, on s’indignerait, on écrirait encore une flopée d’articles sur le désespoir de voir partir en fumée un tel symbole de notre patrimoine culturel et artistique. Et puis...
Et puis en un temps record, on verrait apparaître des plans, des équipes de construction et émerger un tout nouveau shopping mall. Et vous imaginez tout ce que cela pourrait rapporter, financièrement, à la municipalité.
Sauf que...
Sauf que l’humain ne se nourrit pas que de fric. Et l’humain n’est pas qu’un estomac. Pour faire fonctionner son estomac, justement, il a aussi besoin de sa tête et de son cœur. Tous ceux qui souffrent de gastrites ou d’ulcères en témoigneront: quand ça ne va pas dans la tête ou dans le cœur, l’estomac peut devenir un infernal champ de bataille.
Aucune partie d’un être humain ne fonctionne en isolation.
Et aucun être humain ne fonctionne en isolation.
C’est dire à quel point il est ridicule, et d’avance perdant, de vouloir opposer le développement économique et le développement humain. Et à quel point il est obtus, et voué à l’échec, de prétendre limiter l’humain à son ventre et à des besoins matériels.
Dans la mesure où l’art consiste en une re-création du réel, il apparaît évident que nous avons tous besoin d’art pour pouvoir vivre. Et il ne s’agit pas d’un luxe. D’un superflu. D’une affaire de nantis. C’est dans l’exploitation des champs de coton et de cannes à sucre que sont nés le blues et le séga. Parce qu’il fallait chanter pour survivre. Et c’est aussi ce que montrait l’exposition Mari Mira au début des années 90. Dans la cour du Mauritius Institute, à Port Louis, Guy André Lagesse avait monté une maison-cabanon pleine de toutes ces créations nées de ce qu’il appelait «l’énergie des gens modestes», soit la population majoritaire de la planète, qui n’appartiennent officiellement pas à une catégorie de gens autorisée à créer. Des choses habituellement déconsidérées, mais que l’on redécouvrait là, les petites et magnifiques histoires de ceux qui, par exemple, découpent les bouteilles en plastique pour en faire des bouquets de fleurs, histoire «d’enchanter le quotidien». Expo qui s’est par la suite recréée à Marseille, à Paris, à Durban, à Jo’burg, aux îles Fidji.
Alors oui, parlons du Plaza. Parce qu’en ce moment, le Plaza revit. A la faveur de la Rétrospective Serge Constantin, qui y a été inaugurée la semaine dernière, et qui s’y prolonge jusqu’au 14 octobre, on peut en ce moment voir que le Plaza, ce n’est pas que de la nostalgie.
Le Plaza aujourd’hui revit comme lieu d’exposition grâce à la conviction personnelle et la force de persuasion de Rachel et David Constantin, qui ont réuni autour d’eux «Les amis de Serge Constantin» pour enfin récupérer, réhabiliter et restituer la prolifique et fascinante création de leur père. Celui qui fut artiste peintre, qui donna des cours à des générations d’artistes en herbe dans son atelier-fourre-tout du grenier du Plaza, celui qui fut metteur en scène mais aussi décorateur pour tous les spectacles qui s’y sont tenus pendant des décennies. Serge Constantin ne fut pas seulement Le locataire du Plaza» comme l’écrit si bien Bernard Lehembre dans la formidable biographie qu’il lui consacre. Il en a aussi été le gardien. Le gardien de son âme. Une âme ingénieuse, créative, fantaisiste. Une âme qui dit une survie de vie, capitale dans un monde asphyxié par la déshumanisation du fric à tout prix. «Quand on entend les gens qui commencent à entrer dans le théâtre, c’est comme le sang qui commence à circuler dans le corps» disait Serge Constantin. Et c’est bien ce qu’on a pu ressentir ces jours derniers au Plaza, en visitant cette superbe expo montée par le commissaire d’exposition Philippe Piguet: le sang qui circule soudain, qui irrigue la tête, et le cœur.
Comme dans ces anciennes histoires où les morts viendraient tirer les orteils dans leur sommeil à ceux qui n’auraient pas respecté leurs engagements, Serge Constantin, avec son air de lutin facétieux, nous accueille à l’entrée du Plaza. Comme pour nous dire que ministres, maires, et nous tous, avons intérêt à ne pas nous rendormir avant que la scène du Plaza, enfin, revive...