Imprévisibles outsiders

Il y a quelques mois, la présidentielle américaine livrait un vainqueur que peu de pronostiqueurs attendaient, tant ses écarts de conduite et l’incohérence de ses propos semblaient à des encablures de toute logique électorale. Pourtant, Donald Trump l’aura remportée, qui plus est avec une large avance. Six mois plus tard, c’est cette fois la France qui se retrouve face à un destin dont elle peut de moins en moins deviner l’issue. Rarement présidentielle n’aura en effet été si décriée, si conspuée et, au final, si indécise. Les « affaires » – celles touchant François Fillon et Marine Le Pen – auront influé les pronostics, transformant un match à deux en match à trois, puis à nouveau à deux (Le Pen/Macron) puis, enfin, en match à quatre, les outsiders se mêlant à la danse avec l’espoir, non dissimulé, de faire une nouvelle fois démentir les sondages. Seule certitude : la présidentielle 2017 baigne dans un climat inédit de doutes.
Alors que le 23 avril approche à grands pas, les Français – plus que jamais insoumis, pour reprendre le credo de Jean-Luc Mélenchon – pourraient bien être tentés par la révolution des urnes. Sur le papier, les favoris qui croiseront le fer quelques jours plus tard dans l’ultime ligne droite restent bien sûr Marine le Pen et Emmanuel Macron. Pour autant, leur avance amorce un inexorable effritement, au profit de Fillon et Mélenchon. C’est d’ailleurs ce dernier qui crée la principale surprise de ces derniers jours. Nul besoin d’ailleurs de sondages pour s’en rendre compte : un coup d’œil sur les rassemblements et l’enthousiasme généré par le candidat de la France insoumise suffit pour comprendre son irrésistible ascension. Bien sûr, l’homme est connu pour être un orateur particulièrement apprécié de la classe ouvrière. Mais son charisme n’explique pas tout. Sa remontée dans les sondages, Mélenchon la doit aussi au socialiste Benoît Hamon, dont il aura aspiré les voix. Car le grand perdant, ce sera bien justement Hamon, dont le positionnement à la « gauche de la gauche » aura divisé le PS, les uns optant pour Mélenchon, les autres pour Macron.
Tout comme Marine Le Pen finalement – mais dans un tout autre registre –, Mélenchon séduit par ses propositions anti-système. Que son plan budgétaire et fiscal soit sur le fond une utopie complètement insensée, les Français, pour la majorité d’entre eux, ne retiendront de son discours que l’homme apparaît non seulement des plus sincères – fait rare au demeurant en cette matière –, mais qu'il offre aussi la promesse, dans tous les cas, d’une véritable fracture en replaçant l’humain au cœur des débats et d’une transformation de la gauche radicale. Pour la jeunesse, celle-là même qui fera probablement la différence, Mélenchon, c’est un peu le « Bernie Sanders » gaulois. Un homme à l’allure sage et posée, mais aux idées bien carrées, et dont le principal leitmotiv reste de permettre à la classe populaire de recommencer à espérer, notamment en faisant « payer les riches ».
Pour autant, le candidat talonne une autre surprise de cette fin de campagne de premier tour, en l’occurrence François Fillon. Bon, il faut convenir que ce dernier apparaissait déjà comme « le » grand favori il y a quelques mois. Mais cela, c’était avant que n’éclate l’épisode des emplois fictifs. Pour autant, la surprise reste réelle de voir le candidat, du fait justement de ses affaires, s’accrocher avec autant de ténacité à la course à l’Élysée. Une persévérance qui, il faut l’avouer, pourrait d’ailleurs être payante. Car si l’homme avait perdu une bonne partie de ses soutiens politiques, il bénéficie aujourd’hui d’un sursaut de capital sympathie, au niveau de sa base et d’anciens indécis, généré par ce que l’on pourrait appeler « l’effet martyr ». Comment, en effet, ne pas éprouver un certain respect pour un politique qui, seul (ou presque), aura affronté de telles hordes de détracteurs, un peu comme si Fillon s’était soudainement transformé en soldat Ryan.
C’est un fait, revigoré par des sondages en remontée constante, Fillon, même s’il reste 4e dans les sondages, a repris du poil de la bête. Le pire, il en est convaincu, est derrière lui. Aussi tente-t-il toujours de remobiliser la droite républicaine. Pour lui, l’homme à abattre, désormais, c’est Macron, qu’il désigne dans ses meetings sous le nom de « Emmanuel Hollande ». Soyons toutefois réalistes : cette stratégie, aussi réfléchie soit-elle, non seulement arrive un peu tard, mais risque d’avoir un involontaire effet collatéral, celui de pousser l’actuel No 3 des sondages, alias Mélenchon, à gravir une marche de plus, la dernière, celle qui mettrait alors les Français face à l’incroyable obligation de choisir entre le candidat de la France insoumise et celle du Front national.
Ce scénario n’est évidemment que l’un des nombreux cas de figure possibles car, si les tendances se maintiennent, tout se jouera dans un mouchoir de poche. Au final, la présidentielle ne pourrait alors tenir qu’au taux de participation et, bien entendu, aux indécis, pour l’heure encore très (trop) nombreux, près de deux électeurs sur cinq n’ayant en effet pas encore fixé leur choix. Et de déjà se poser la question ultime : quel que soit le successeur de François Hollande, quelle majorité politique pourra-il gouverner ? Autant dire une nouvelle inconnue dans un pays de plus en plus divisé sur la question du chemin à suivre pour se sortir de ses désillusions.