Inacceptable flou

En 2003, un groupe bien mauricien soumet un projet pour Agaléga que l’on peut décrire comme de taille humaine : la construction de quelques chalets, cela assorti d’une gamme de services aussi soucieuse de l’environnement qu’il était alors possible de faire. Le gouvernement d’alors, qui vient tout juste de créer un Agaléga Island Council et qui annonce le renforcement de la piste d’atterrissage pour accueillir à terme des avions types ATR 42, qui veut sortir cette île et ses habitants de l’isolement et de l’éloignement, donne son feu vert. La compagnie achète même son petit avion Catovair en vue de desservir La Réunion, Rodrigues et Agaléga.
Tous les détails de ce projet sont révélés à l’Assemblée nationale, le gouvernement voulant susciter la plus large adhésion à sa décision. Mais
c’était sans compter l’opposition d’alors, composée de Navin Ramgoolam et de Xavier Duval. Compte tenu du profil du Premier ministre, commença alors une infecte campagne faite de sous-entendus racistes. Avec l’alternance survenue en 2005, le projet fut éventuellement annulé et Catovair dut cesser ses activités quelque temps plus tard. On aurait pu croire à une posture vertueuse voire idéologique.
Non, ce sera surprise et stupéfaction devant un retournement spectaculaire opéré par les mêmes pourfendeurs du projet somme toute modeste de la compagnie mauricienne. Le premier projet considéré et accepté par un Fast Track Committee présidé par nul autre que le Premier ministre Ramgoolam lui-même est un projet, tenez-vous bien, d’hôtel à Agaléga. Le promoteur, non pas une compagnie mauricienne familière avec nos us et coutumes d’insulaires, mais le Sud-Africain Arcon et un obscur agent mauricien. Le démarrage du projet est annoncé comme imminent mais ne verra jamais le jour jusqu’en 2008, lorsque Week-End reproduira un article d’un journal indien indiquant que l’Inde se propose d’installer une base navale à Agaléga. La nouvelle fait débat mais déjà un bon gros flou et, surtout, pas de démenti catégorique.
C’est le même flou inacceptable qui perdure. C’est reparti avec les réponses de Mahen Jhugroo à l’Assemblée nationale le 4 avril 2017. Répondant à une question du député de la circonscription d’Agaléga, Aadil Ameer Meea, le ministre des Administrations régionales et des Îles avait donné quelques bribes d’information sur ce que contient l’accord de 18 millions d’USD (environ Rs 650 millions) passé en mars 2015 entre les gouvernements mauricien et indien affirmant attendre la conclusion d’un projet détaillé avant d’en révéler davantage. Il avait quand même annoncé le démarrage l’année prochaine de la construction d’une jetée, d’une piste d’atterrissage mais aussi de projets de production d’énergie, de dessalement de l’eau de mer et de la construction d’un poste du National Coast Guard avec un atelier pouvant assurer les réparations sur place.
Là où ça a commencé à se compliquer, c’est lorsque l’opposition a insisté pour qu’il rende public l’accord signé en mars 2015. Après avoir répondu de manière assez catégorique qu’il allait « do the needful », invité à être plus précis sur la publication de cet accord, il répondra… avoir déjà répondu. Les registres des documents déposés à l’Assemblée nationale ne relèvent depuis aucune trace de l’accord indo-mauricien sur Agaléga. Pourquoi tant de mystère ? C’est ce genre d’attitude qui suscite des interrogations, c’est cette manière d’entretenir le flou qui est inacceptable et qui favorise le doute, le soupçon et même la psychose.
Pravind Jugnauth, qui, lundi dernier, évoquait les retombées de sa récente visite officielle en Inde et les 500 millions de dollars américains de prêt, a lui aussi choisi de rester approximatif. Si céder notre souveraineté n’est même pas imaginable, tout le reste pose néanmoins questions. Et elles sont nombreuses. Quelques-unes ont bien été posées au Premier ministre, mais même s’il n’a rien révélé de probant, il en a assez dit pour que les pires craintes soient entretenues.
Personne ne veut de bâtiments de guerre à Agaléga. Qu’ils soient indiens, français, britanniques ou américains, d’ailleurs. On peut imaginer ce que des infrastructures outrancières et le bétonnage agressif peuvent provoquer pour les habitants habitués à leur existence si tranquille. Ce serait une sorte de Chagos-bis et, à terme, les 300 âmes de l’île finiront par vouloir déguerpir. C’est ça le scénario qui hante la réflexion des habitants de tous les territoires de Maurice.
Or, la République peut mieux, vis-à-vis de l’histoire, organiser la vie de ses îles, de toutes les îles. Il n’y a qu’à voir ce que nos frères et sœurs de Rodrigues ont réussi à faire et les leçons qu’ils n’arrêtent pas de nous administrer sur le plan de l’environnement notamment. Ils n’ont pas attendu que les décrets viennent de Port-Louis ou d’ailleurs pour organiser leur avenir, rester dans leur heureuse insularité appréciée par les Mauriciens, les Réunionnais et même des touristes d’Europe qui préfèrent de loin la qualité de vie simple de Rodrigues au béton intégral de Maurice.
Et pourtant, comme ce qu’ont décidé les élus locaux de Rodrigues, le gouvernement aurait pu faire encore mieux et travailler à un scénario à la Costa Rica pour Agaléga. En faire une référence écologique. S’éloigner du fossile et produire son énergie verte et renouvelable à 99%, cultiver du bio, organiser la pêche, être autosuffisant, avoir des structures légères et efficaces dans l’éducation et la santé. Le destin des îles est de chanter, proclamait Régis Fanchette. Cela n’a jamais sonné aussi juste. Les destins arides de déracinement, d’aliénation, de guerre et d’occupation, après les Chagos, plus personne n’en veut. Est-ce si difficile à comprendre ?