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Ce n’est, peut-être, pas la première fois. C’est, sans doute, une certaine lassitude qui s’est installée sur un certain nombre d’années. C’est aussi possible que ce soit la désillusion face à un gouvernement qui fait le contraire de ce qu’il a promis durant la campagne électorale. Ou que ce soit la personnalité du Premier ministre et ministre des Finances qui ne suscite pas d’intérêt débordant mais, en sus des nombreuses chaises vides comptées dans l’hémicycle le jour de la présentation du budget 2017/2018, il semblerait que l’exercice n’ait pas, non plus, attiré l’attention d’un grand nombre de Mauriciens.
Ceux que nous avons contactés pour une réaction ou une analyse dans l’après-midi du jeudi 8 juin semblaient tous bien éloignés de la préoccupation budgétaire. Les plus snobs ont carrément dit qu’ils préféraient voir l’évolution du vote pour les législatives en Grande Bretagne, suivre l’audition de James Comey devant la commission du renseignement de la Chambre des représentants américains durant laquelle l’ancien patron du FBI a enfoncé le président Donald Trump, ou encore voir les matchs de tennis de Roland Garros plutôt que de voir en direct le ridicule de ces députés qui tapent sur la table pour se faire bien voir et bien notés par leur chef de parti.
Et que, de toute façon, ceux qui n’ont ni le courage ni le goût de l’auto-flagellation pour regarder la MBC ne serait-ce que pour quelques secondes,savent pouvoir compter sur les médias indépendants, papier et parlé, et les sites d’information pour avoir un bon résumé des mesures plutôt que de subir deux heures de lecture monocorde et monotone. Les autres tout aussi désintéressés ironisaient et disaient, sarcastiques, avoir déjà eu un aperçu du budget la veille même avec la décision de l’instance arbitrale de Singapour d’accorder Rs 5 milliards à Betamax comme dédommagement après que le gouvernement a décidé de rompre le contrat que Shawkatally Soodhun défendait lorsqu’il était le ministre de Navin Ramgoolam en 2010.
Poussant la dérision plus loin, certains ont même affirmé être très occupés… à courir au supermarché du coin prendre une ou deux bouteilles de boisson alcoolisée et quelques paquets de cigarettes, l’augmentation de ces produits étant devenue une constante budgétaire plutôt qu’une variable. Sinon, ils étaient nombreux, désabusés et dépités, à dire ne rien attendre du budget. Parce que chaque année, c’est pareil, le papier cadeau fait belle impression mais une fois le paquet ouvert, soit c’est un petit dix sous par ci, deux roupies par là, et des infrastructures toutes concentrées dans la circonscription de Pravind Jugnauth.
Cela peut ressembler à un raccourci mais c’est un fait qu’année après année, la présentation du budget se fait de plus en plus dans une indifférence généralisée. Et s’il n’y avait pas les médias, pourtant maltraités jeudi, pour donner un maximum d’échos à l’exercice, ce serait encore plus dramatique. Mais un budget est un budget et sa principale utilité est de replacer l’économie et le social dans le débat public. Pendant quelques jours. Place, donc, au débat.
Nous ne relèverons pas la posture indécente et lassante des habituels cireurs de pompes du privé même si notre exigence d’honnêteté nous commande de saluer les propos toujours très justes de Pierre Dinan et sa capacité à synthétiser dans une seule formule tout ce que dit ou ne dit pas un budget. Cette année encore, il a une nouvelle fois raison lorsqu’il souligne que s’il y a de petits cadeaux ici et là, il ne semble pas que l’économie ait été une vraie préoccupation pour le ministre des Finances. Rien qui indique que Maurice verra un bond significatif de son taux de croissance à brève échéance même si on se plaît à ressasser que l’objectif est de hisser le pays dans la catégorie à revenus élevés. Un statut que peut déjà revendiquer notre petite voisine des Seychelles. 
 Ce qui nous a un peu déçus est l’absence d’une réelle ambition dans le domaine du développement durable. Ce qui, comme nous l’avons déjà écrit ici même, est un vrai moteur de croissance. Il y a un peu plus de solaire, c’est vrai, mais là aussi, on peut nettement mieux faire. Les véhicules électriques sont toujours plus chers que ceux qui roulent à l’énergie fossile, les grosses cylindrées au mètre carré, qui est une vraie curiosité, une bizarrerie pour des visiteurs étrangers, surtout ces jeunes patrons qui se rendent au travail à bicyclette, qui ne sont toujours pas imposés à un taux dissuasif. Le tri des déchets ménagers n’est même pas à l’agenda tandis que l’agriculture raisonnée, loin d’être un enjeu national, reste le défi personnel et permanent de quelques vaillants pionniers.
 Quant au social, oui, il y a quelques bonnes mesures mais au lieu de donner un petit coup de pouce aux salariés au bas de l’échelle, il aurait été plus cohérent de mettre enfin en pratique cette promesse électorale d’introduire un salaire minimum. Les cleaners des écoles publiques qui touchent Rs 1,500 par mois obtiendront une allocation mensuelle des Rs 1,000. Le barème du Negative Income Tax qui s’applique aux salariés touchant jusqu’à Rs 5,000, partiront avec une enveloppe salariale mensuelle de Rs 2,500. Ce n’est pas acceptable, surtout lorsqu’on sait que c’est l’allocation journalière de certains nominés politiques. C’est une lutte anti-pauvreté urgente sur tous les fronts, tout comme l’est devenu aussi le rétablissement d’une imposition plus juste.
Et finalement, ce qui dérange, c’est cette situation d’État sous perfusion qui serait incapable, sans les généreux prêts de l’Inde, de bien préparer son budget national. Retrouver un peu d’honneur et de dignité, travailler à sa résilience économique, cela aussi devrait être un impératif national. Pas juste une histoire de destin personnel.