Institutions en grève de responsabilité ?

Un pays peut-il prétendre exister de façon juste, et progresser, sans pérennité de l’Etat ? C’est aussi la question cruciale que pose, ces jours-ci, la grève de la faim des supposés bénéficiaires du Super Cash Back Gold (SCBG).
Au-delà de tous les discours politiques qui n’ont cessé d’entourer, et de polluer cette affaire depuis décembre 2014, il faut sans doute revenir à ses fondements. Car de quoi est-il ici question ? De quelques centaines de Mauriciens qui ont investi dans des plans à taux préférentiel proposés par la British American Insurance et la Bramer Bank. Compagnies ayant pignon sur rue. Et dûment reconnues et licensed par les institutions très officielles que sont la Financial Services Commission et la Banque de Maurice.
Sauf que leur responsable, Dawood Rawat, est un proche du Premier ministre, Navin Ramgoolam. Et que la chute de ce dernier aux élections de décembre 2014 va aussi entraîner celle de l’homme d’affaires et de son empire.
Il importera de statuer à quel point Dawood Rawat a effectivement bénéficié de sa proximité avec le Premier ministre pour établir un empire qui l’a vu passer des assurances au secteur bancaire, à l’immobilier, à l’automobile, à la presse etc. Certains disent que sa chute résulte d’une revanche politique du nouveau gouvernement ou du pouvoir économique qui ne supportait pas la montée de celui qui symbolisait la volonté affirmée de l’ex PM de « démocratiser l’économie ». Selon cette version, Dawood Rawat serait une victime. Une « victime » qui aura quand même bénéficié, pendant des années, d’avantages lui ayant permis de multiplier des activités qui auraient probablement trouvé à se maintenir si le pouvoir n’avait basculé.
C’est en affirmant vouloir « sauver l’économie » que le gouvernement Jugnauth issu des élections de 2014 a procédé à la fermeture brutale de la BAI et de la Bramer Bank, affirmant qu’il s’agissait là d’un Ponzi scheme, soit un montage financier pyramidal et frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients en utilisant essentiellement les fonds procurés par les nouveaux entrants. Système qui finit par s’écrouler le jour où les sommes fournies par les nouveaux entrants ne suffisent plus à couvrir les rémunérations des clients.
Si certains mettent en doute le fait qu’il s’agissait d’un Ponzi, un fait demeure : il n’y a pas suffisamment d’argent pour rembourser tous ceux qui avaient investi dans les plans de la BAI et de la Bramer. Et cette affaire a fait de vraies victimes en la personne de tous ces Mauriciens qui y avaient investi.
Le gouvernement Jugnauth a eu beau jeu de faire accroire que ces victimes n’avaient que ce qu’elles méritaient. Après tout, elles avaient pris des risques en voulant devenir plus fortunées qu’elles ne l’étaient déjà, et n’avaient au fond que ce qu’elles méritaient. Mais il est rapidement apparu que ces « profiteurs » ne sont en fait, dans une large mesure, que des Mauriciens ayant, à force de labeur, réussi à mettre de côté quelques économies ou une pension qu’ils ont souhaité faire fructifier au mieux en la plaçant auprès de la BAI et la Bramer  qui offraient les taux le plus avantageux. Institutions, rappelons-le, qui étaient dûment accréditées par l’Etat. Quel mal y a-t-il à cela ? Anerood Jugnauth était-il un aventurier fraudeur quand il a décidé de placer de l’argent à la Bramer Bank ? N’est-il pas devenu frauduleux, par contre, au moment où il a retiré son argent de cette banque quelques heures avant qu’elle ferme, parce qu’il savait qu’elle allait être fermée ? N’y a-t-il pas là un délit d’initié ?
On peut arguer que ce n’est pas à l’Etat de payer pour les malversations d’opérateurs privés. Reste que ce gouvernement devra répondre de la façon dont il a opéré la chute et la fermeture de l’empire Rawat, dans une précipitation qui n’aurait pas permis d’en tirer les revenus qui auraient permis le remboursement de ceux qui y avaient investi. Reste aussi que cette crise affecte toute notre société, car elle plonge des centaines de familles dans des situations d’injustice et de dénuement qui ne sont pas tenables pour un tissu social sain. L’Etat ne peut donc rester indifférent. Il en va d’une essentielle solidarité. Il y va d’une nécessaire stabilité. Mais cette affaire va finalement affecter chacun d’entre nous. Rembourser les Rs 15 milliards dues impliquerait que chacun des 1,3 million de Mauriciens débourse Rs 11538 pour rembourser les investisseurs lésés. Cela n’est évidemment pas envisageable. Mais l’annonce faite hier soir à l’effet que le gouvernement mauricien empruntera auprès de l’Inde pour effectuer le remboursement va de toute façon coûter à tous les contribuables que nous sommes.
La justice, et la justesse, exigeaient que l’on trouve une solution humaine à cette crise qui a plongé des centaines de familles dans la détresse et conduit des personnes âgées à une grève de la faim qui avait dépassé les 12 jours et pouvait à tout moment leur coûter la vie. Mais le lourd prix à payer pour tout un chacun nécessiterait que nous soyons dorénavant plus exigeants vis à vis de nos institutions. Qu’elles ne soient plus en mesure de nous trahir, nous la population de ce pays, parce qu’elles ont sacrifié leurs responsabilités de contrôle et de vigilance face aux puissants du jour. Qui au final passent en nous laissant l’ardoise. Et qui se paient en plus le luxe de la ramener au lieu de la fermer et d’aller se faire voir ailleurs…