Jeunes filles v/s Sadique

Rencontrées mardi dernier à Medine, dans les locaux de Vatel Mauritius, école internationale de formation hôtelière, deux jeunes filles visiblement bouleversées.
Originaires de Bordeaux, Margaux, 19 ans, et Chloé, 20 ans, sont arrivées à Maurice il y a une semaine, en principe pour un séjour de six mois sous le programme d’échanges Marco Polo. Trois jours plus tard, elles n’ont plus qu’une hâte: quitter Maurice au plus vite. Ce qu’elles ont fait jeudi dernier, soit à peine une semaine après leur arrivée. La raison affirmée de ce drastique changement de plan: la rencontre de ces jeunes filles avec des Mauriciens ayant eu à leur égard des comportements de sadiques.
«Après six mois aux États-Unis et six mois à La Réunion, faire Vatel à Maurice était la suite désirée, autant parce que cela me permettait de découvrir le meilleur de l’hôtellerie mondiale, que pour aller à la rencontre d’une nouvelle culture», raconte Chloé. «Après le lycée, j’ai intégré Vatel Bordeaux, et puis comme nous avons toujours eu de très bons retours sur Maurice, j’ai décidé de venir poursuivre ici pour six mois», renchérit Margaux.
Le dimanche 1er octobre, les deux jeunes filles décident d’aller passer la journée à Flic en Flac. «On marchait vers l’arrêt d’autobus, situé à une quinzaine de minutes de notre appartement, quand un homme à bicyclette, la tête recouverte d’une capuche, s’est approché de nous. Il était en train de se masturber, en faisant de plus des bruits obscènes avec sa bouche», relatent les deux jeunes filles.
L’homme, disent-elles, les suivra sur une certaine distance, en les devançant à plusieurs reprises pour se placer dans des ruelles perpendiculaires dont il ressurgit à chaque fois pour se montrer à elles en pleine masturbation.
Ce qui frappe Margaux et Chloé, c’est que les quelques personnes croisées pendant les 10 à 15 minutes que dure tout cela font celles qui ne voient pas. De plus, autour d’elles, il n’y a que hauts murs, portails barricadés, barbelés, caméras et alarmes. Aucun endroit où elles auraient pu espérer trouver refuge.
Une fois arrivées à Flic en Flac, elles décident d’aller au poste de police situé à côté de la plage pour donner une déposition. Là, les policiers présents finissent par leur dire qu’elles doivent, si elles y tiennent absolument, se rendre au poste de police de Quatre Bornes. Retour donc à Quatre Bornes, où elles ont le sentiment de ne pas être prises au sérieux, avec une déclaration finalement consignée sur un vulgaire morceau de papier.
Et c’est en faisant route pour rentrer chez elles qu’elles vont cette fois être accostées par une camionnette blanche, qui fait demi-tour pour les suivre, avec ses trois occupants masculins leur lançant force sifflements et propos salaces. Les deux jeunes filles se précipitent vers l’église qui se trouve à quelques mètres. Là, elles tombent sur deux policiers... qui vont limite leur demander pourquoi elles font autant d’histoires pour une chose somme toute aussi... banale.
Disant s’être senties «sales» et en insécurité suite à ce qu’elles qualifient d’agressions répétées, Margaux et Chloé ont décidé de quitter Maurice avant même le début de leurs cours prévu pour le 10 octobre.
Ces deux jeunes filles ne sont pas des cas isolés. Sur les réseaux sociaux ces derniers jours, une jeune Mauricienne raconte sa révoltante mésaventure dans un autobus où elle a été non seulement soumise aux agissements d’un sadique, mais où elle s’est de plus heurtée à l’indifférence du receveur, du chauffeur et des autres passagers, voire même carrément à l’hostilité de certains d’entre eux lui reprochant de faire des histoires et de leur faire perdre du temps.
Et tout cela, hélas, est tellement quotidien.
Je peux personnellement témoigner exactement de la même chose que ces deux jeunes Françaises et cette jeune Mauricienne.
Des milliers de Mauriciennes peuvent témoigner de cela, chaque jour.   
Sans que cela fasse plus de vagues que ça.
Au-delà de la sale image que cela ne manquera pas de projeter de notre pays (alors notamment que nos smart cities prétendent créer des campus attirant des étudiants étrangers), au-delà de l’analyse nécessaire de nos rapports hommes-femmes, il est pourtant urgent que nous nous arrêtions sur ce qui est là en jeu. Sur la notion d’agression.
Comme le dit si bien la réaction des policiers, les agissements cités plus haut ne sont pas perçus comme des «agressions» en soi. Et il semble que beaucoup de choses soient à l’œuvre chez nous en ce moment par rapport à notre acceptation et seuil de tolérance face à la violence. Et la violence d’Etat en premier lieu.
Quand un Premier ministre estime qu’un vice-Premier ministre doit rester en place même s’il est officiellement poursuivi pour avoir menacé de tirer sur le leader de l’opposition. Quand la police perquisitionne chez des journalistes à 5h du matin et débarque chez un pilote pour l’expulser du pays quelques heures après qu’il a été débarqué de son job sans autre forme de procès. Quand on fait passer en force un projet de métro léger sans faire d’étude d’impact environnemental et social. Quand tous ces signaux d’un exercice du pouvoir arbitraire et violent se manifestent, que devient une société dans son quotidien?
Certains prendraient-ils un plaisir sadique à nous mener au bord de l’explosion?