Le jour où j’ai fait un test ADN...

Dans mes veines coule du sang venu d’Asie, d’Afrique, d’Europe, et, dans une mesure infime, mais néanmoins présente, d’Amérique et du Pacifique. Ce n’est pas une image poétique. C’est un fait avéré par une analyse ADN.
L’ADN, pour résumer, est le sigle de l’acide désoxyribonucléique, un nom complexe pour désigner la molécule qui contient l’information génétique de tout être vivant. Donc, celle ayant trait à la construction et au fonctionnement d’un être vivant, et notamment à ce qui nous est transmis par l’hérédité.
Aux États-Unis, ancestry.com, compagnie privée basée dans l’Utah, propose depuis quelques années un réseau de sites internet consacrés à la généalogie et à l’histoire, avec l’accent sur l’Amérique et neuf autres pays, et offre une panoplie de services liés à la recherche généalogique. Un de ces services est Ancestry DNA. Le processus est simple: après inscription sur internet, et paiement d’une somme qui peut varier entre Rs 2 500 et 4 000, vous recevez, par voie postale, un kit. Qui contient une plaquette explicative, un petit tube pour recueillir un peu de salive, et un autre petit tube contenant une solution bleue à être mélangée à la salive, avant de reboucher le tube et de le poster, dans une enveloppe prévue à cet effet, au siège d’Ancestry ADN. Un mail vous est envoyé dès que l’échantillon est reçu. Il ne reste plus alors qu’à attendre cinq à six semaines (en général moins), pour obtenir les résultats par mail. Et s’il est précisé qu’il s’agit là d’estimations, pas moins de 700 000 marqueurs sont utilisés par les chercheurs et scientifiques de cette institution, permettant de déterminer non seulement les origines ancestrales d’une personne, mais aussi comment son groupe ancestral a migré et s’est développé au cours des 150 000 dernières années.
Aux États-Unis récemment, j’ai fait ce test, pour un tarif promotionnel de $ 69. Histoire de satisfaire une curiosité sur mes origines géographiques. Les résultats sont là. D’après les analyses effectuées par AncestryADN, mon échantillon d’ADN indique les origines suivantes:  ~78% d’Asie dont 69% d’Asie du Sud,  6% d’Asie de l’Est et 3% d’Asie centrale ~11% d’Afrique (dont 9% Bantou d’Afrique du Sud-est) ~7% d’Europe (Scandinavie 3%, Irlande 3% et Grande-Bretagne 1%) ~3% d’îles du Pacifique (2% de Mélanésie et 1% de Polynésie) ~1% d’Amérique 
Dans les grandes lignes, ce n’est pas une surprise. Mais de le voir ainsi confirmé est passionnant.
L’île Maurice a, depuis le 16ème siècle, été un véritable carrefour. Ici sont passés tout ce que le monde a fait de voyageurs sillonnant le globe d’ouest en est et du nord au sud à la poursuite de ce qui fut déjà la première grande conquête commerciale et économique. Ici sont passés, et parfois restés, des explorateurs portugais, arabes, français, anglais, des marins de nationalités très diverses, des esclaves de plusieurs pays d’Afrique et d’Asie, des engagés majoritairement indiens. L’un des touts premiers “citoyens” officiellement déclarés à Maurice, le 14 octobre 1639, sous le nom de Simon van der Steel, était le fils d’Adriaan van der Steel, gouverneur de l’île pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) entre 1639 et 1645, et de Maria Lievens, fille d’une esclave indienne libérée, Mai Monica de Costa, qui venait de la côte de Coromandel et qui fut mariée à Hendrik Lievens, un capitaine hollandais.
Pourtant, jusqu’aujourd’hui encore, ils sont nombreux ceux qui refusent cette réalité, invoquant d’illusoires “puretés”. Un historien et généalogiste mauricien aujourd’hui décédé racontait parfois, sous cape, comment des familles Franco-Mauriciennes lui avaient intimé l’ordre de tout stopper, et d’oublier tout ce qu’il avait pu trouver, dès lors que les recherches généalogiques effectuées à leur demande, indiquaient la présence d’un sang “autre que blanc” à un moment de leur histoire. Cachez ce noir que je ne saurais voir...
Comme tous les pays à travers le monde, quasiment sans exception, nous sommes les résultats des migrations que n’a cessé de connaître le monde. A l’heure où celles-ci s’accélèrent jusqu’à prendre un tour critique en raison de guerres et de difficultés économiques. A l’heure où nous nous retrouvons, ici, à nouveau enfermés dans des logiques ethniques qui asphyxient notre vie politique jusqu’à la sclérose, peut-être aurions-nous besoin qu’on nous le montre davantage.
Que nous n’appartenons pas à une origine ethnique exclusive. Que nous sommes des mélanges. Des enfants du monde.
J’ai dépensé $ 69 pour une analyse ADN. C’est peu de dire que je me sens aujourd’hui plus riche que jamais...

SHENAZ PATEL