Katapilar pou vinn rod twa

Ce qu’il a entendu d’abord, c’est ce grondement, au loin.
Comme un orage approchant.
Le ciel était clair pourtant, en ce premier jour de septembre.
Il s’était plaint de mal au ventre ce matin-là, un peu de stress après les examens de fin de cycle primaire. Sa mère a fini par accepter qu’il reste à la maison. Après tout, c’est vendredi.
Tout à l’heure, avec ses copains, ils iront se poster au bord du chemin, voir passer les camionnettes où s’entrechoquent les bœufs aux yeux lents qui seront sacrifiés demain pour la fête. Et puis peut-être qu’ils pousseront un peu plus loin, vers ces champs de cannes rasés , où se construisent ces villas de luxe, avec des piscines grandes comme des lacs.
Mais il y a ce grondement persistant, qui le projette hors du lit. Un grondement qui se précise, qui se fait métallique.
Soudain, il pense aux Caterpillar de quand il était plus petit. Ces grosses machines à bennes jaunes utilisées pour les travaux publics. Comme il avait peur quand il les entendait approcher, comment ses grandes sœurs l’en menaçaient quand il n’était pas sage: «katapilar pou vinn rod twa-la».
A quelques mètres de chez lui, il découvre l’agitation d’une foule. Des policiers et soldats, des hommes et des femmes qui crient, et puis ces machines qui avancent, pelleteuses à la gueule vorace, qui avancent vers les maisons.
Il saisit des bribes, un projet de métro express au coût de 18 milliards de roupies, et puis il y a ceux qui disent que la Cour a émis un ordre pour l’arrêt des démolitions, mais la police continue à démolir quand même, et puis il y a cet homme qui débarque, le Premier ministre d’avant, il se souvient de ces images à la télé, avec des coffres et des valises qui débordent d’argent, cet homme arrêté et aussitôt relâché, et qui débarque là, qui harangue la foule, qui parle de justice.
Il entend invoquer le «développement», et il voit ces murs qu’on écrase, cette femme qui s’effondre.
Dans sa tête il serre les poings. Il comprend qu’il faut être fort.
Plus tard, cet enfant grandira. Au collège, où il se heurtera à la brutalité d’un système, deviendra un «bully» pour d’autres élèves plus «faibles». Avec son diplôme, faute des connections voulues, il comprendra qu’il est condamné à se faire humilier dans un boulot subalterne. Son «mari», il le fera sur la route, faisant fi de tout code. Rentré à la maison, il se défoulera sur sa femme, ses enfants. Et puis quand il se passera quelque chose dans son quartier, genre une démolition, il ira prêter main forte à la colère, sourd à toute raison.
Ainsi pourrait s’écrire le roman de notre pays en ce moment, partant des événements de ce vendredi 1er septembre.
Pas l’heure de faire de la littérature? On aurait pourtant pu recommander à nos dirigeants la lecture de La maison qui marchait vers le large, roman de Carl de Souza qui dit tant de choses autour du glissement de terrain à la Butte il y a quelques années. Nos dirigeants y auraient peut-été compris, notamment, que la relation à l’habitat relève d’un affect qu’il faut savoir aborder et gérer avec délicatesse et doigté. On ne détruit pas une maison comme on détruit un store.
Tout n’est pas tranché dans cette affaire. Sous la formule «métro léger», initiée par le gouvernement travailliste, des procédures avaient déjà été entamées en 2014 par rapport à une trentaine de cas d’empiètement sur des terres de l’Etat à Barkly et à la Butte. Sous la procédure d’acquisition obligatoire, Rs 371 millions ont, d’après les chiffres officiels, été versées en compensation à ceux qui étaient propriétaires de leurs terrains et maisons. Restent en litige une  quinzaine de familles dont certaines ne sont pas propriétaires du terrain qu’elles occupent, ou qui se sont vu proposer des compensations qu’elles veulent négocier à la hausse.
Le hic, c’est que l’actuel gouvernement avait fait du rejet de ce projet un thème de campagne. Et qu’il vient subitement de le réactiver, dans une volte-face qui pose question, faisant servir des notices d’éviction depuis avril dernier. Avril pour août, c’est très court. Pourquoi la précipitation? Pourquoi l’absence de dialogue dans des régions connues pour être «chaudes»? Chaudes parce qu’économiquement défavorisées. Chaudes parce qu’ethniquement marquées du sceau des minorités face au pouvoir hindou.
Il y a là un mépris de l’humain qui est grave, voire catastrophique quand on prétend construire un pays.
Il y a là un délit flagrant d’injustice, quand la police ne respecte pas un ordre de la Cour suprême allant dans le sens de l’arrêt des travaux en attendant que les deux parties s’expliquent en cour lundi prochain.
Il y a là une grave faillite de communication, alors même que nous ne sommes plus à l’ère de la seule MBC, et que radios privées et réseaux sociaux offrent une énorme caisse de résonance instantanée à tout événement.
Il y a là de quoi cristalliser l’inquiétante frustration qui couve dans ce pays et qui ne demande qu’à exploser sans donner le temps d’écouter raison.
Pourquoi donc un gouvernement se laisse-t-il ainsi aller à saboter la paix sociale du pays qu’il est censé diriger?
Qu’il soit dépassé, débile, cynique ou manipulateur, nous avons des comptes à demander à ce gouvernement. Parce qu’il n’a pas été élu pour saccager au katapilar ce que nous peinons tous à construire...