L’heure de convaincre

Emmanuel Macron n’aura pas le temps de sabrer longtemps le champagne. Désormais doté de la casquette présidentielle et fort de son écrasante victoire au détriment de la vision populiste et isolationniste du FN, le nouveau locataire de l’Élysée aura, dès la passation de pouvoirs, à mettre en œuvre son programme et, avant cela bien sûr, à composer son gouvernement. Avec ce tout jeune président s’ouvrira aussi, sans nul doute possible, une toute nouvelle ère pour la France. Et c’est tant mieux ! Car quel que sera le bilan qu’il laissera dans 5 ans, il était en effet vital d’opérer une véritable fracture politique dans un appareil trop longtemps acquis à la cause des deux principaux bords. De nouvelles idées qu’il conviendra cependant de rapidement mettre en chantier, avec l’espoir, pour la France comme pour l’Europe et le reste du monde, que soufflera enfin un vent de renouveau salvateur.
Malgré tout, Macron n’aura pas le droit à l’erreur. Car même s’il a évité le pire – en empêchant l’élection de Marine Le Pen et, par ricochet, un probable éclatement de l’Union européenne –, le successeur de François Hollande devra avant tout rassurer la bonne part des 21 millions d’électeurs ayant décidé de le suivre sans réelle conviction. Dans un pays laissé au bord du gouffre par le gouvernement Hollande, les enjeux sont en effet de taille : marasme économique, éclatement social, divisions internes, délocalisations d’entreprises, chômage et érosion du pouvoir d’achat, croissance en berne… Autant de défis qui attendent Macron mais que, pensons-nous, ce dernier devrait être à même de relever. Sa première force : sa jeunesse, bien sûr. À 39 ans à peine, celui qui deviendra dimanche le plus jeune dirigeant français depuis Bonaparte, en 1848, devrait être d’autant plus éclairé qu’il fait non seulement montre d’une intelligence certaine, mais qu’il semble aussi résolument déterminé à apporter une profonde réforme du pays avec pragmatisme. En sus de cela, son expérience politique a déjà atteint son paroxysme en ce sens qu’elle aura été à la fois suffisamment longue que pour connaître les ficelles de l’appareil d’État et normalement assez courte que pour ne pas avoir été, selon toute logique, trop corrompu par le pouvoir. Autant dire que l’on peut, en France comme ailleurs, se réjouir de l’arrivée de ce jeune « démocrate-républicain » plein d’idéal à la tête d’une des plus grandes démocraties du monde. Potentiellement donc, Macron a toutes les cartes en main pour marquer l’histoire de son pays et le faire véritablement entrer dans le XXIe siècle, que ce soit d’un point de vue économique, écologique ou numérique. Espérons, bien sûr, que l’homme ne décevra pas les attentes des Français. D’autant que celles-ci sont grandes et que les législatives sont déjà derrière la porte.
Le scrutin présidentiel aura aussi relevé un autre phénomène, à savoir la montée en puissance de Marine Le Pen qui, si elle a largement perdu l’élection, réalise malgré tout un score sans précédent, et d’ailleurs aussi spectaculaire qu’inattendu, reléguant aux oubliettes celui de son père, en 2002. Ce faisant, ce qui n’était encore il y a deux décennies qu’une rivière de détracteurs de l’ouverture – sous toutes les formes possibles – se sera transformée en torrent. Et si l’inondation aura cette fois encore été contenue, les digues, elles, commencent à se fissurer, la question étant de savoir combien de temps elles tiendront encore. Car avec un pareil taux d’adhésion à leur doctrine isolationniste, Marine Le Pen et ses compagnons d’armes ne devraient désormais plus simplement faire de la figuration dans l’hémicycle français comme au sein des plus hautes instances européennes. Consciente de cette nouvelle force qui lui est conférée, la dirigeante du FN devrait d’ailleurs rapidement entamer les nécessaires réformes au sein de son parti. Au programme : changement de structure, certes, mais aussi de nom, encore pour l’heure trop attaché aux frasques et au passé de Jean-Marie.
Mais que l’on ne s’y trompe pas : même rendu « plus fréquentable », le futur FN n’en demeurera pas moins attaché à son idéologie primaire. Ce que d’aucuns risquent cependant de rapidement oublier, et c’est bien là le véritable danger. Ce danger, Macron est pour l’heure le seul à pouvoir l’écarter. À ce titre, le premier défi de celui disant vouloir « entendre tous les Français » concernera les législatives, lesquelles pourraient lui garantir une majorité présidentielle – ce qui est à espérer, sous peine de ne pouvoir mettre réellement en action son programme de lutte contre le chômage et la précarité, faisant ainsi s’apaiser la colère sociale, celle-là même qui aura invité peur et division au sein de la campagne. Mais pour y arriver, Macron devra rassembler, envoyer des signes tangibles à la population, allier sous le même étendard le centre gauche et le centre droit, incarnés aujourd’hui notamment par Manuel Valls et Alain Juppé. S’il y arrive, alors Macron pourra alors peut-être traduire les votes utiles l’ayant porté à l’Élysée en moteur de relance d’une France trop longtemps muselée dans un carcan aux contours de plus en plus flous. Et redonner alors à la République la juste place qui est la sienne, au cœur même d’une Europe forte et aux valeurs intrinsèquement ouvertes et démocratiques.