L’indigestion

L’art de la bonne, de la vraie communication, c’est de suggérer avec discrétion pour permettre au public de découvrir — pas de lui imposer à travers un lourd matraquage — le message, l’objet, l’image ou la personne que l’on veut vendre. C’est la version lourde que les chargés de la communication de Pravind Jugnauth ont choisie pour la présentation de son premier budget en tant que Premier ministre et ministres des Finances. Convaincus que plus le téléspectateur voit un ministre à la télévision, plus il l’aime et votera pour lui, les chargés de com de Pravind Jugnauth lui ont conseillé d’investir la télévision. Et comme à la MBC, quelle que soit sa direction, a une tendance naturelle à se transformer en brosse à faire reluire ou — au choix — en haut-parleur du pouvoir, on s’en est donné à cœur joie. Plusieurs émissions d’actualité — c’est le synonyme de propagande gouvernementale dans le jargon de la MBC — ont été diffusées pour annoncer les étapes de la préparation du budget. Toutes sur le ton : voyez comment notre courageux ministre des Finances se met en quatre pour préparer le budget de la nation. Comme si les émissions spéciales ne suffisaient pas, le journal télévisé — principale source de la propagande gouvernementale — n’a pas raté une seule occasion pour présenter des sujets sur les étapes de la préparation de l’exercice budgétaire. Il va sans dire qu’émissions spéciales et reportages vantaient le travail du gouvernement et de son Premier ministre et ne comportaient aucun sujet ou question critique. Pas comme les émissions des radios privées ou les colonnes de certains journaux où des auditeurs, des observateurs posaient les questions qui fâchent. Par exemple, est-ce que le budget va faire provision pour le remboursement des clients des assurances et des plans de pension de la défunte BAI ? Mais ce genre de question, on ne les pose pas à la MBC. Là-bas, on ne doit même pas savoir que les questions pertinentes existent.
Le summum de l’opération a eu lieu, évidemment, le jour de la lecture du discours du Budget. Pour rendre compte de l’événement, la MBC a réquisitionné trois chaînes de télévision et on ne sait combien de chaînes radio, sans oublier son site internet. Des équipes ont été chargées de faire des directs sur l’avant, le pendant et l’après-discours du budget. D’autres de faire des reportages sur l’ambiance au Parlement où les journalistes de la MBC ne semblaient reconnaître que les ministres et les députés du gouvernement et ne pas voir ceux de l’opposition. Aucun de ces journalistes ne pensa à demander au ministre du Logement depuis quand il avait été nommé aux Affaires étrangères pour avoir publié un communiqué soutenant l’Arabie Saoudite qui avait rompu ses liens diplomatiques avec le Qatar. Mais on vous l’a déjà dit, ce type de questions, pas politiquement correct pour l’image du gouvernement, on ne le pose jamais à la MBC. Jeudi après-midi, sur trois chaînes télé, on a eu droit, en trois langues, à un long direct sur le budget entrecoupé de reportages. On a eu même droit à un reportage exclusif de la MBC surprenant le ministre des Finances en train de relire son budget quelques minutes avant le premier de ses photo-calls. On a eu droit à des photos de Pravind Jugnauth sous tous les angles : au sortir de son bureau, dans l’escalier du Parlement, dans le Parlement avant son discours, après son discours, avec son épouse, avec son épouse et sa mère, avec sa mère sans son épouse, j’en passe et des meilleures. Jeudi dernier, le ministre des Finances mauricien a été plus photographié que n’importe quelle vedette de cinéma américain montant les marches au 70e Festival de Cannes. Le tout a été suivi par d’autres émissions de la MBC pour analyser — positivement et avec beaucoup de louanges, bien sûr — le contenu de ce budget dont on rebat les oreilles des Mauriciens depuis au moins trois semaines. Comme si ce n’était pas suffisant, la MBC a remis une couche, bien grasse, vendredi, avec une autre émission sur le budget avec, aussi surprenant que cela puisse paraître, Pravind Jugnauth.
Et là encore, aucun journaliste de la corporation n’a songé à lui poser cette question brûlante d’actualité économique. Quand Pravind Jugnauth dit qu’il ne faut pas s’endormir sur ses lauriers, est-ce qu’il fait référence à l’opération qui vient de se solder par un jugement intimant le gouvernement à payer à Betamax la bagatelle de Rs 5 milliards avec une amende de Rs 600 000 par jour de retard ? Mais on vous l’a dit : à la MBC, plus que jamais, on ne fait de l’information, mais la communication de Pravind Jugnauth. Une communication tellement outrancière qu’elle finira par provoquer une indigestion chez le téléspectateur.