La ballade des gens heureux… et d’Enaad

« Journaliste pour ta première page,
Tu peux écrire tout ce que tu veux,
Je t’offre un titre formidable :
La ballade des gens heureux ».

Gérard Lenorman


L’énorme foule présente au Champ de Mars dimanche dernier — stigmatisée par un embouteillage monstre à l’entrée de Port-Louis — évaluée à plus de 35 000 personnes par les plus pessimistes, doit faire pâlir les hommes politiques de tous bords, eux qui n’arrêtent pas de vilipender à chaque occasion le loisir le plus populaire de notre île. Bien sûr, tout n’est pas toujours parfait et comme dans d’autres secteurs, il y a les brebis galeuses qu’il faut mater et éjecter manu millitari. Mais dans l’ensemble, il y a des hommes et des femmes de bonne volonté qui travaillent d’arrache-pied pour faire du "Sport of the Kings" le roi des sports à Maurice.
Et cette journée du Air Mauritius Maiden 2017 a été à bien des égards ce que l’hippisme réserve de meilleur, la communion entre la foule et le spectacle, une collaboration MTC-GRA de bon aloi, et une Maiden Cup somptueuse remportée de belle manière par Enaad, qui a surclassé ses adversaires dans la dernière ligne droite, avec une sage course d’attente à l’arrière-garde en deuxième épaisseur, là où son excellent jockey, Steven Arnold, hyper confiant, l’avait placé pour éviter tout incident en course.
D’incident il n’y en a pas eu. Et Enaad s’est offert une véritable balade qui a fait se soulever de joie et même parfois d’hystérie tout à fait légitimes des partisans de l’écurie Gujadhur, mais aussi tous les autres turfistes qui savent apprécier les champions d’exception comme Parachute Man l’an dernier. Soulignons l’accueil fait au cheval, à son entourage et aussi au jockey Arnold, décrié lors de ses premiers pas à Maurice mais adulé aujourd’hui, qui s’est prêté au bain de foule largement mérité après la remise des prix.
Il y a dans cette belle victoire une douce revanche sur la déconvenue de la casaque bleu électrique la saison passée après l’inutile affrontement légal avec le MTC. Qu’on se le dise, on ne gagne pas les courses devant les tribunaux, mais bien sur la piste. À cette enseigne, il faut saluer l’état-major de l’écurie Gujadhur pour être repassé rapidement aux fondamentaux des courses hippiques : ajouter à l’expérience et au savoir-faire reconnus de son entraînement et de son encadrement un cheval de grande qualité et un jockey de classe. Comme quoi, les ingrédients de la réussite sont aussi simples que cela.
Cette envolée d’Enaad vient renforcer la riche histoire de la plus vieille écurie du turf, qui cumule à cette occasion son vingtième succès dans cette épreuve mythique qui avait débuté en 1912 avec Aeroplane (1912). Elle constitue aussi la troisième palme classique de la saison 2017, en attendant de tenter un incroyable quadruple à l’occasion de la Coupe d’Or.
Et comme le Champ de Mars est demeuré le champ de bataille de tous ces exploits, un événement marquant est venu cette semaine donner une touche émotionnelle à cette période festive de la casaque bleu électrique. La fille et la petite-fille du jockey australien Joe Gilmore, celui qui avait conduit le champion Demdyke à la victoire dans le Maiden de 1961 pour le compte de Gunness Gujadhur, ont répondu au souhait de leur père de répandre ses cendres sur la piste du Champ de Mars, un lieu qu’il a chéri jusqu’au dernier jour de sa vie. Un témoignage de reconnaissance que l’on doit méditer pour ceux qui pensent un jour raser le Champ de Mars.
Si Enaad, qui avait une carte de visite solide avec le titre de Champion Stayer en 2016 dans son pays d’origine, a balayé l’opposition, l’autre champion de la course Parachute a encore une fois déçu, bien qu’il ait mieux couru cette fois, mais il donne l’impression de ne plus avoir le cœur à l’ouvrage lorsque le tempo monte en puissance. Il ne faut plus faire preuve de déni, Parachute Man, qui nous a donné tellement d’émotions l’année dernière, cache un problème et mérite sans doute un repos prolongé pour retrouver le moral et l’envie. Une mention doit aussi être faite pour M L Jet, qui montre chez nous plutôt une aptitude de stayer que de miler, et Trackmaster, qui s’est hissé au plus niveau avec brio.
Comme il est de coutume dans les grandes occasions, le MTC, soutenu par son sponsor le plus fidèle, Air Mauritius, a offert un spectacle de haute facture au public, et une fois n’est pas coutume, l’ensemble des épreuves s'est disputée dans les règles de l’art… Et le plus méritant des entraîneurs mauriciens, mais aussi le plus prolifique, Gilbert Rousset, toujours accompagné de son fidèle lieutenant, Soodesh Seesurrun, a eu l’occasion d’étrenner son 800e succès sous les applaudissements nourris d’un public conquis. La récompense du MTC et cette ovation, il les a largement méritées pour son savoir-faire, pour sa réussite exceptionnelle — battre ce record, et ce n’est pas fini, prendra des décennies —, mais aussi pour la personne simple et humble qu’il est. Des gentlemen de cet acabit se raréfient.
Autre fait qui mérite une attention particulière ces derniers temps, ce sont les relations entre la Gambling Regulatory Authority et le Mauritius Turf Club. Il y a définitivement du mieux entre ces deux entités de l’hippisme mauricien. Nés dans l’antagonisme, leurs rapports sont encore empreints d’une méfiance réciproque et d’un manque de confiance vu les événements du passé. Mais il y a des signaux positifs. L’assentiment de la GRA à la demande d’une épreuve supplémentaire, même si trop tardive pour que le MTC ait le temps d’élaborer son programme dans les meilleures conditions, est un signe du dégel.
Cela dit, des initiatives louables — pas toujours bien comprises par certains au MTC et même au sein de l’État — pour une plus grande transparence et compréhension de certaines tâches de l’organisation des courses méritent d’être soutenues. La CEO de la GRA, Mme Ringadoo, qui mérite plus de latitude dans ses démarches, soutenue par la Police des Jeux, a profité du week-end du Maiden pour mesurer la fiabilité de certains processus de contrôle. Ainsi, de concert avec le MTC, ceux concernant l’analyse des processus entourant le prélèvement des échantillons pour les tests antidopage et leur acheminement vers le laboratoire, de même que la vérification de l’identité des chevaux avant et après les courses, ne feront que renforcer la confiance du public.
Si le "Custody Trail" effectué par la GRA le week-end dernier n’a pas relevé de faiblesses structurelles de nature à mettre en doute le contrôle antidopage et ses résultats jusqu’ici, certaines étapes méritent cependant d’être renforcées dans l’esprit de la bonne gouvernance et de la réduction des risques de manipulation exogène et malsaine. De l’étiquetage au transport des échantillons jusqu’à l’identification finale des chevaux éventuellement trouvés positifs, des changements significatifs sont à l’étude et ce, dans le cadre d’une collaboration conjointe MTC-GRA.
Les contours d’une relation saine se dessinent pour le bien de l’hippisme mauricien. Tant mieux. Que chacun s’occupe de son territoire et les chevaux seront bien gardés. Toute autre approche de certaines officines occultes à l’intérieur des institutions hippiques qui tentent de s’approprier des prérogatives de l’organisateur des courses pour mieux régner sera évidemment combattue et dénoncée avec force.
Loin des tensions qu’a engendrées la brutalité de l’expulsion des habitants de certains quartiers de l’île, que ce soit pour de bonnes ou mauvaises raisons, le Champ de Mars a largement démontré dimanche dernier que les Mauriciens de tous bords, de toutes confessions, de tous sexes et de toutes les couleurs passent un bon moment ensemble. Outre la superbe balade d’Enaad, il fut aussi question de la ballade des gens heureux… Les courses hippiques, c’est d’abord cela !