Depuis le début de la crise économique mondiale– de sa première partie, puisque, paraît-il, elle encompte plusieurs –, on n’arrête pas de dire que,comme d’habitude, Maurice va y échapper. C’est une attitudetypiquement mauricienne, entretenue par nos leaders politiques,que de nous croire immunisés contre tous les mauxqui affectent l’ensemble de la planète. On l’a longtemps cruavec le sucre, puisque le prix garanti payé par l’Europe nousmettait à l’abri des sautes d’humeur du marché international.On l’a cru, pendant un peu moins longtemps, avec les produitstextiles et l’accord multifi bre américain, qui afi nalement été amendé. En dépit des assurancesdonnées par les responsables du gouvernementqui étaient allés faire du lobbying à Washington.On a cru que nous étions immunisés contre lesépidémies, puisque la grippe du poulet nous avaitépargnés. Mais le moustique du chikungunya nousa prouvé qu’il arrivait que l’exception confi rme larègle. Encore que, comparé à ce qu’il a fait à La Réunion, lemoustique a été plutôt clément à notre égard. Donc, depuisle début de la crise économique mondiale, on n’arrête pas dedire que, comme d’habitude, Maurice va s’en sortir et que lamenace va passer au large du pays. Comme certains cyclonesqui changent subitement de trajectoire.
Vishnu Lutchmeenaraidoo et d’autres économistes ethommes d’affaires qui tentaient de tirer la sonnette d’alarmeont été traités d’oiseaux de mauvais augure dans certainscas, d’anti-patriotes voulant saper le moral des citoyensdans d’autres. Ce fut également le cas des représentants del’AHRIM, qui avaient osé dire que la situation commençaità se dégrader. Ce qui a déclenché la colère du ministre duTourisme qui, par mesure de rétorsion, a dit pis que pendre lesmembres de l’association, avant de boycotter leur assembléegénérale annuelle. Ce ministre persiste et continue à dire quesa politique est géniale, que les arrivées touristiques augmentent,et que son carnaval a été un grand succès. Est-ce qu’ilsait que pratiquement tous les soirs, les maîtres d’hôtels de Grand-Baie, de Péreybère, de Trou-aux-Biches et de Flic-en-Flac se mettent sur le pas de la porte de leur établissementpour essayer d’attirer les rares touristes de passage ? Est-cequ’il sait que les grands groupes hôteliers, après avoir beaucoupbaissé leurs prix, ont déjà commencé à mettre du personnelen chômage technique, alors que les petits établissements ensont déjà au licenciement ?
La crise est là, et ce n’est pas une foule de Mauriciens venusvoir de près des Brésiliennes de Paris, avec des plumes fi chéesdans le derrière, qui vont remplir les avions d’Air Mauritiuset les chambres d’hôtel. Si les grands groupes ont encore lesreins solides, les petits entrepreneurs sont incapables de subirune pression économique prolongée et sont obligés de jeterl’éponge. C’est le cas d’Aldo et de Béatrix Rambert, petitsentrepreneurs qui ont introduit dans le pays le concept duproduit fermier mauricien haut de gamme. Après avoir crééun élevage de canards – de Barbarie – à Midlands et ouvertun atelier pour les transformer en foie gras et en magrets,ils ont dû se battre contre les fonctionnaires du ministre del’Agriculture, affolés par la grippe du poulet, pour pouvoirvendre leurs produits. D’autres produits gastronomiques madein Mauritius sont venus s’ajouter aux canards et, il y a quatreou cinq ans, ils ont acheté un terrain à Sébastopol, sur lequelils ont fait construire une vraie ferme et continué à faire del’élevage en diversifi ant leurs produits.
En quelques mois, les produits fermiers d’Albea Traditionsont fait partie intégrante de la gastronomie mauricienne, etle open day annuel de la ferme était devenu un événementattendu par les connaisseurs. Puis, la crise, qui est supposéene pas nous atteindre, est arrivée, et les hôtels, les principauxclients d’Albea Traditions, ont commencé à rogner dansleurs budgets et ont, au niveau de la gastronomie, un peubaissé en gamme. Au niveau local, même si on ne le dit pasencore ouvertement, la crainte commence à s’installer. Et siles Mauriciens continuent à remplir les centres commerciaux,c’est d’avantage pour s’y promener que pour acheter. Et quandils achètent, ce n’est pas automatiquement vers le rayon“Charcuterie fi ne” avec des produits fabriquéslocalement qu’il se dirige. Du coup, les e-mails queBéatrix envoyait à ses amis-clients – dans lesquelsle menu de la semaine était précédé d’un coup degueule sur un sujet d’actualité ou d’un épisode deses aventures de fermière à l’île Maurice – se sontespacés. Puis, mercredi dernier, un e-mail bien pluscourt que d’habitude est arrivé d’Albea Traditions,avec pour titre « Merci ». Voici son contenu :
Bonjour tout le monde,
Information pour laquelle je manque d’élan et de verve :Albea Traditions ferme ses portes.
Nous avons fait du beau et bon travail depuis 9 ans, nousnous sommes battus contre vents et marées, heureux de voirs’élargir autour de nous un cercle d’amis clients professionnelsou privés, tous gastrosophes. Nous avons eu de grandsmoments de joie. Mais voilà, la crise fi nancière est bien là etnous atteint de plein fouet, je préfère fermer le rideau avantqu’elle ait raison de nous.
Merci à tous et à toutes pour votre soutien et votre amitié.Vraiment.Béatrix Rambert
La crise est là.@