La mémoire des possibles

«Que dirons-nous aux enfants de demain
Les plus-ou-moins-vivants les pas-encore-présents
Les pas-tout-à-fait-morts
Que leur dirons-nous de ce monde
De ses abattoirs
De ses dépotoirs
De ses fours
De ses murs?
Enfants, dirons-nous
Voici nos mains lasses et molles
Qui n’auront su construire un monde
Voici nos bouches mensongères
Nos riens, nos jachères
Nous vous aurons légué
La mémoire des possibles
En ayant bien pris soin
De les rendre impossibles»
 
Ainsi parle Ananda Devi dans Ceux du large, recueil de poèmes paru le mois dernier aux éditions Bruno Doucey en France. En trois langues, français, anglais et créole, elle y évoque ces migrants qui affluent à travers le monde, quittant leur pays à cause des guerres, des exactions, des conditions de vie devenues inhumaines.
Dans d’autres circonstances, un autre contexte, nous sommes aussi à Maurice, tous, des migrants.  C’est ce que nous rappelle l’exposition montée par l’association Partage menée par Krishna Luchoomun. Inaugurée vendredi dernier, cette exposition est le fruit d’une résidence internationale de 30 artistes sur notre sol, autour du thème «Migrations, Identités, Appartenances». Parmi de nombreux travaux qui interrogent notre rapport à un lieu, un pays, des identités, un monde, on peut remarquer les photos et le texte du Canadien Yann Pocreau. Entre des visites à l’Aapravasi Ghat et le semblant de musée de l’esclavage du Morne, il s’est penché sur ce que la mer a fait de nous. Ce qu’elle a pris, ce qu’elle a apporté. Ce qu’elle a arasé. Ou exacerbé.
Nous sommes un pays de migrants. Qui pourrait s’enorgueillir d’une construction citée en exemple tant dans des publications économiques que dans des émissions de voyage comme, la semaine dernière encore, Échappées belles sur France 5. Pourtant, nous sommes aujourd’hui un pays désabusé, pour ne pas dire déprimé face à nous-mêmes.
C’est dire si nous avons des choses à régler.
Il n’est pas indifférent que l’ambitieux projet de smart city «Moka cœur de l’île» ait été présenté mercredi dernier, le même jour où manifestaient à Rose Hill les quelque 300 femmes cleaners qui ne touchent que Rs 1500 mensuellement. De plus en plus, notre société juxtapose des inégalités énormes et flagrantes dans un espace restreint. Cela n’est pas sans conséquence. Et la situation alarmante de la drogue sur notre territoire pourrait en être une manifestation.
Comment se fait-il en effet que ce pays largement décrit comme un «paradis» soit aussi classé parmi les plus gros consommateurs d’opiacés dans le monde?
Depuis le scandale des Amsterdam Boys, où quatre députés mauriciens de la majorité furent arrêtés, en janvier 1986 à l’aéroport de Schipol, à Amsterdam, en possession de 20kg d’héroïne, les lois sur la drogue n’ont cessé d’être renforcées sur notre territoire. Outre de ne faire aucune mention de quantité différenciant un utilisateur d’un trafiquant, et de pénaliser abusivement des délits de possession de gandia, la Dangerous Drugs Act de 2000 a aussi institué des peines d’emprisonnement allant jusqu’à 60 ans. Cela n’empêche rien.
S’il est question de trafic international, il y a fort à parier qu’il y avait aussi une part importante pour le marché local dans la saisie record de 120 kilos d’héroïne valant Rs 2 milliards dans le port le 9 mars dernier. Cela alors même que siège la commission d’enquête Lam Shang Leen sur la drogue.  Depuis 2013, la situation s’est corsée avec l’arrivée d’une nouvelle génération de drogues synthétiques. Connues sous des noms aussi divers et parlants que Black Mamba, C’est pas bien, Bat-dan-latet, Wasabi, Bath salts, Blue Magic, Gomgom, Ben Laden, et le tout nouveau Rambo, ces drogues font des ravages  chez un nombre grandissant d’adeptes. Au lieu de chercher pourquoi de plus en plus de Mauriciens, et surtout de jeunes, tombent dans ce piège, le gouvernement a permis au précédent ministre de la Santé, Anil Gayan, de démanteler le programme de distribution de méthadone. Jeudi dernier, lors de la marche contre la drogue organisée par Radio Plus pour marquer son 15ème anniversaire, le nouveau ministre, le Dr Anwar Husnoo, a annoncé la reprise du programme de distribution de méthadone aux toxicomanes, déclarant qu’il était évident que sa suppression avait entraîné une montée de la criminalité. Qui sera accountable pour les dégâts causés dans les vies de tant de personnes au cours de ces longs mois?
Au lieu de querelles intestines, de magouilles et de malversations à la pelle, nous avons besoin de dirigeants qui pourraient nous inspirer. Confiance. Et foi.
En ce jour de Pâques, où tant d’enfants vont courir à la recherche d’œufs en chocolat qui auraient été laissés par un lapin (!), une réflexion pourrait être de mise sur le pouvoir de «croire». De cette croyance en une histoire et une aventure partagées dans la justice et l’équité. De cette croyance en un possible. Car il n’y aura pas de lieu pour se cacher le jour où exploseront la frustration, la colère et le sentiment de ne plus rien avoir à perdre...