La promesse dénaturée

Les Mauriciens ont l’habitude de dire qu’avec leurs tractations, leurs marchandages, leurs alliances faites, défaites et refaites et leurs retournements de veste, les politiciens sont les pires au monde. Depuis dimanche dernier, on sait que les politiciens français sont capables d’égaler — et dans certains cas même de dépasser — leurs collègues mauriciens dans les reniements et les promesses politiques dénaturés. Sans compter les commentateurs et autres experts capables de tout interpréter — surtout ce qui n’a jamais été exprimé — en continu sur les chaînes d’informations qui repassent les petites et grandes phrases en boucle, 24 heures sur 24.
Dimanche dernier, à peine le résultat du vote était-il estimé par les instituts de sondages que politiques et experts se mettaient à le disséquer. En quelques instants, avant même qu’Emmanuel Macron ait eu le temps de faire son discours de vainqueur, sa victoire était décortiquée pour arriver à cette surprenante analyse : il avait été mal élu. Et pourtant, le candidat d’En Marche avait réalisé l’exploit de faire exploser la gauche, de mettre à mal la droite, de renvoyer dans le décor leurs supposés représentants et de battre Marine Le Pen avec 65 % des suffrages exprimés. Non, disaient les politiciens et les commentateurs qui se sont succédé sur les plateaux de télévision, une partie des électeurs avaient voté pour Macron en faisant barrage à Marine Le Pen, donc il avait été mal élu. Et les uns et les autres de commencer à expliquer que le président fraîchement élu aurait à satisfaire d’abord ceux qui avait voté pour lui par défaut plutôt que ceux qui avaient voté pour lui par conviction !
Pendant que les commentateurs commentaient jusqu’à en perdre la parole, les politiciens se mettaient en ordre de bataille pour essayer de faire acte de résistance ou d’allégeance au mouvement En Marche qu’ils avaient tous ridiculisés au moment de sa création un an plus tôt. Le plus indécent d’entre tous fut Manuel Vals, Premier ministre socialiste sortant qui est déjà entré dans l’histoire politique des reniements et — aujourd’hui — des tentatives de récupération politique opportuniste. A la primaire socialiste, Vals avait pris l’engagement de soutenir le vainqueur. Quand il fut battu à plate couture par Benoît Hamon, il refusa de tenir parole et de faire campagne pour lui. Mardi dernier, après la victoire d’Emmanuel Macron, Manuel Vals déclarait que le Parti socialiste était mort et annonçait qu’il se présenterait aux législatives sous les couleurs d’En Marche ! On découvrit par la suite qu’il n’avait même pas postulé pour être candidat, considérant sans doute que son statut d’ex Premier ministre lui donnait le droit de ne pas suivre les procédures. C’est ainsi qu’aujourd’hui se comportent les socialistes qui ont été longtemps les donneurs de leçons de morale politique. C’est également le cas de Jean-Luc Mélenchon, ex-ministre socialiste, qui a réussi l’exploit de se dire contre le Front national en ne donnant pas de consigne de vote contre Marine Le Pen au deuxième tour. Après avoir trahi Benoît Hamon lors des primaires socialistes, il vient de faire la même chose avec les communistes, qui l’avaient soutenu. Mélanchon a déclaré qu’il n’avait aucun accord avec les communistes pour les législatives et que son objectif était de faire disparaître le Parti socialiste pour prendre sa place. Il n’est pas sûr que les insoumis, qui voulaient surtout faire la politique autrement, aient apprécié le discours et le projet de Jean-Luc Mélanchon venu d’une époque que l’on croyait définitivement révolue.
Ce n’est pas mieux à droite où les mêmes qui avaient soutenu Fillon, pour mieux le dénoncer aujourd’hui, essayent de sauver les sièges électoraux qui peuvent encore l’être. Cette droite rêve à haute voix d’une victoire aux législatives qui ferait d’elle la principale force politique de la France et forcerait Emmanuel Macron à une cohabitation ! Des ténors de cette droite, plus réalistes, envisagent déjà de faire un saut du côté d’En Marche pour essayer de conserver leurs sièges dans un pur exercice de politique politicienne. C’est également ce que vient de faire François Bayrou qui avait rejoint Emmanuel Macron en déclarant qu’il le soutenait sans condition et « sans négociations d’apothicaire » et qui maintenant réclame l’exécution d’un accord donnant un certain nombre de sièges à son parti et qui, dit-on, serait sur le point d’obtenir gain de cause.
C’est à ce niveau qu’En Marche commence déjà à décevoir. Le parti d’Emmanuel Macron a réussi en une année d’existence à faire exploser la gauche, à empêcher le Front national d’accéder au pouvoir et à fragiliser la droite en décapitant ses chefs historiques en attendant d’en finir avec elle aux législatives. Au lieu de continuer sur la voie du « ni, ni » qui lui a réussi et qu’une majorité de Français a plébiscitée, le parti d’Emmanuel Macron est en train de reprendre les formules archi dénoncées de la politicaille pour les législatives.
Tout en présentant une majorité de nouveaux candidats pour les législatives, En Marche garde sous le coude environ cent cinquante sièges pour les hommes politiques de gauche et de droite qui seraient disposés à trahir leurs partis respectifs pour rejoindre son camp. En plus, le parti qui voulait faire table rase de la politique qui a prévalu jusqu’ici, envisage de ne pas présenter de candidats dans les circonscriptions des anciens ministres socialistes et des prétendus ténors de la droite. En fin de compte à peine réalisée, la promesse d’En Marche de faire la politique autrement est déjà dénaturée par Emmanuel Macron. On vous l’a souvent répété : les promesses et les engagements des politiciens n’engagent que les citoyens qui ont la naïveté de les croire !