La prostitution de Nous

La “dernière” affaire Soodhun, c’est donc un vice-Premier ministre et ministre des Terres et du Logement qui aurait été filmé, lors d’une réunion à son bureau en juillet dernier, déclarant à ses interlocuteurs que les logements sociaux de la NHDC en construction à Bassin, Quatre-Bornes, seront alloués à des hindous et non à des créoles, qui causeraient trop de prostitution...
Remis au Premier ministre par des représentants du journal l’express, l’enregistrement a vite fuité, soulevant un déferlement de réactions scandalisées et de condamnations, dans la rue, sur la toile, au niveau politique, et jusqu’avec le cardinal Maurice Piat qui a exprimé sa profonde désapprobation au Premier ministre. Au bout d’une semaine de pression devenue insoutenable, Pravind Jugnauth a donc annoncé vendredi soir que « d’un commun accord » avec M. Soodhun, il avait été décidé que ce dernier se retire comme ministre le temps de l’enquête policière.
Si elle permet une respiration, cette décision ne met pas un terme à l’affaire. Loin de là. Au-delà de l’indignation, elle demande de se pencher en profondeur, et d’urgence, sur un certain nombre d’aspects qu’elle soulève.
Il y a la question du regard porté sur les logements sociaux aménagés par l’Etat. Les propos outrageants de M. Soodhun sont tenus pour « rassurer » des habitants de Bassin qui ne veulent pas que des appartements NHDC soient construits dans leur localité. Et cela demande que nous nous interrogions sur le sentiment de délinquance qui semble être rattaché à ces lieux par un certain nombre de personnes. Pourquoi ? Est-ce fondé ? Que faire, concrètement, pour que le logement social ne soit pas un ghetto ?
Il y a aussi la question de la stigmatisation de la communauté créole. Même si de nombreux Mauriciens de toutes origines ethniques se sont exprimés cette semaine pour se proclamer fièrement « créoles », cet élan de solidarité ne peut nous écarter du fait qu’il y a à Maurice une réalité «créole» qui est liée à la population de descendance africaine. Et que cette population, chez nous, reste largement discriminée et défavorisée sur plusieurs plans. Allant de l’éducation à l’emploi, en passant par le logement. Tous les Mauriciens devraient lire le rapport de la Commission Justice et Vérité rendu en 2011. Rendu, mais peu ventilé. Peut-être justement parce que cette étude réalisée par des professionnels de grand calibre montre à quel point, sur la question des terres notamment, et plus largement sur le plan social et économique, la population créole de descendance africaine a été et continue à être défavorisée. Ce rapport faisait des recommandations... qui dorment toujours dans un tiroir.
Il y a encore le déficit cruel de notre personnel politique et de sa parole. On le mesure de plein fouet quand on entend le ministre Collendavelloo vitupérer que ce n’est pas tant ce que M. Soodhun aurait dit qui est grave, mais bien le fait que quelqu’un a filmé cela et l’a rendu public... Quelle disgrâce. Mais que fait donc la politique aux hommes pour qu’ils se dévoient ainsi? Avocat de calibre, homme réputé de principes, M. Collendavelloo met en danger un témoin dans ce pays qui ne prévoit hélas pas encore de protection des whistle blowers, et minimise les propos scandaleux de son collègue en parlant de « quelques propos tenus en privé». Comme si un bureau ministériel était un lieu privé. Et comme si violer sa femme dans l’intimité de sa chambre à coucher n’était pas un délit...
Cette affaire nous parle encore du délitement que connaît ce pays face à l’argent. Cette semaine, l’enquête exclusive du Monde baptisée « Paradise papers » révèle que parmi d’autres paradis fiscaux, Maurice a notamment bénéficié de 2,5 milliards d’euros d’argent suspect venu d’Angola. Et il serait plus que temps de s’interroger sur le pouvoir dont a bénéficié jusqu’ici M. Soodhun, fort de sa proximité avec de richissimes et généreux princes saoudiens (l’un d’entre eux, visiteur régulier chez nous, venant d’être arrêté pour malversations cette semaine dans le cadre de la purge initiée par le nouvel homme fort d’Arabie Saoudite).   
Au-delà, toute cette saga montre aussi à quel point la représentation ethnique peut nous desservir, mettant aux postes de responsabilité des personnes qui, loin de rassurer et d’assurer notre équilibre, peuvent au contraire représenter une menace pour notre stabilité et notre unité.
Elle montre la maturité d’une population qui, tout en s’indignant, et en exprimant haut et fort sa désapprobation et sa colère, a su ne pas se laisser instrumentaliser et monter faction contre faction.
Dans le documentaire « Les enfants de l’exil » présenté mercredi dernier, Alain Gordon-Gentil donne la parole à ces nombreux Mauriciens qui, à un moment ou un autre, ont choisi de quitter leur pays pour aller s’installer ailleurs. Il y aurait actuellement quelque 800 000 Mauriciens qui vivent à travers le monde. Vouloir partir, aller découvrir ailleurs est une aspiration légitime. Il n’en est pas de même lorsqu’on a l’impression, comme certains au moment de l’indépendance en 1968, que cela est un choix forcé parce que votre pays ne vous permet plus de respirer, de vivre correctement. C’est bien ce qui pourrait être en train de se profiler actuellement. Une volonté de migration par dégoût, par écœurement.
Mais il y a aussi la grande Barbara Hendricks qui, vendredi soir à Pailles, fait écho à Martin Luther King et chante des chants de résistance et de liberté. « Like a tree planted by the water / We shall not be moved ». Si nous connaissions mieux notre histoire, nous verrions comment les mers nous ont tous amenés pour nous enraciner ici, et à quel point nous avons lieu d’être fiers, et reconnaissants, de ce que chacun a amené à ce pays. Il n’y aurait alors de facto plus de place pour prostituer notre construire-commun...