Lâchez nous les sandalettes!

Savez-vous comment vous êtes né?
Non bien sûr on ne parle pas là d’histoire de petite graine, de chou de rose ou de cigogne.
On parle de comment vous êtes né. Vraiment. Combien de nous ont parlé, avec leur mère, des circonstances exactes de leur venue au monde. Comment cela s’est passé.
Cela n’est pas anodin. Loin de là.
Un praticien de la santé nous disait récemment avoir découvert un courant affirmant que la façon dont s’est déroulée notre naissance conditionne grandement qui nous sommes par la suite, notre caractère, ou plus exactement notre comportement face à la vie. Stupéfait, il s’était aperçu, après en avoir parlé à sa mère, que c’était vrai pour lui. Vrai également pour sa femme. Vrai également pour leurs deux enfants. L’une, qui avait mis des heures pour naître, était une enfant introvertie, qui hésitait longuement devant chaque décision à prendre. L’autre, qui avait déboulé sans quasiment laisser le temps, avait grandi en un enfant qui défonçait les portes avant de s’arrêter pour se demander pourquoi il l’avait fait. Étonné par ces correspondances, ce praticien en parlait depuis à ses patients, en leur conseillant d’en parler avec leurs parents.
Il y aurait sans doute des études à mener pour voir dans quelle mesure l’enfant à naître posséderait déjà un caractère qui influerait sur la façon dont il vient au monde, ou si, à l’inverse, c’est la façon dont il vient au monde qui influe sur son comportement par la suite. Et la Fête des Mères, et tout ce qu’elle représente, devrait peut-être constituer l’occasion d’en parler.
Depuis quatre semaines, on nous bassine à toutes les sauces de la Fête des Mères. Impossible d’ouvrir une radio sans se retrouver enseveli sous une avalanche de pubs ou de chansons qui exploitent ce filon jusqu’à l’indigestion.
Au niveau de la pub, rien de bien nouveau: ça se déchaîne toujours dans les pires stéréotypes de la mère-bonniche, de l’essoreuse à salade à la machine à laver, en passant par les casseroles et autres appareils électroménagers. Tout cela de plus en plus coûteux. Et à voir les foules se pressant hier dans les magasins, on ne peut s’empêcher de se poser une question: de quoi les mères ont-elles à ce point besoin d’être compensées?
Toutes les chansons dont nous abreuvent copieusement les radios chantent à l’unisson la grandeur et la beauté de l’amour maternel. Soit. Dans nos sociétés, c’est bien à la mère que restent attachées les valeurs de l’amour inconditionnel, du réconfort, de la réassurance, de la chaleur, du foyer. Mais toutes les chansons, écoutez-les bien, disent aussi autre chose. Dès que l’on parle de mère, deux mots sont incontournables: souffrance et sacrifice. Pourquoi?
Pourquoi, dans nos sociétés, le statut de mère, et sa valeur, semblent à ce point conditionnés, justifiés, par sa capacité à souffrir et à se sacrifier? Comme si sa légitimité se trouvait là.
Le monde est-il injuste vis-à-vis de la mère? Et si oui, pourquoi?
Pour ce qui est de la souffrance, on peut bien sûr parler de l’accouchement. Et on devrait vraiment en parler. Pas dans ses généralités. On devrait parler des conditions déplorables, pour ne pas dire déshumanisantes, dans lesquelles bon nombre de femmes sont obligées d’accoucher dans nos hôpitaux publics. Bousculées, malmenées, traitées sans aucun respect pour leur pudeur, pour leur intégrité physique, pour leur équilibre mental. Parce que «c’est comme ça», et qu’il n’y pas de chichis à faire. Parce que c’est le «sort» des femmes de souffrir et de la fermer. Si l’on considère l’hypothèse selon laquelle la façon dont nous naissons influe sur ce que nous sommes par la suite, il y aurait de grands soucis à se faire dans ce pays...
Pour le reste, c’est encore à la femme que sont d’emblée dévolues les tâches les plus ingrates, fatigantes et éprouvantes lorsqu’il s’agit de faire grandir les enfants. Un père qui change un bébé est encore présenté comme un homme qui «aide» sa femme, alors même que tous deux travaillent en dehors de la maison. Et l’on attend des mères qu’elles soient, quitte à en être retournées comme les lettres de leur nom, des «Wow Mom».
Après? Nous grandissons dans une sorte de culpabilisation savamment entretenue autour de ce que nos mères ont dû souffrir pour nous, et de ce que nous-mêmes sommes censées souffrir pour prétendre aspirer à ce statut. Et nous nous jetons dans les magasins le dernier dimanche du mois de mai pour dire combien nous sommes reconnaissants...
Donner la vie et l’accompagner est une des plus belles aventures humaines. Qu’il nous soit donné de le vivre au jour le jour dans l’esprit de la joie et de l’appréciation plutôt dans celui du sacrifice. Et pour le reste, qu’on nous lâche les sandalettes avec la Fête des Mères!