Lakaz kapav pran dife !

Drogues ! Le mot est sur les lèvres de presque tous les Mauriciens, de tout âge, de toutes communautés et de toutes les régions du pays. Il semble qu'on ait jamais assisté à autant de saisies de cargos de produits illicites catégorisés comme drogues (héroïne, cocaïne, LSD, amphétamine…) que cette année.
Depuis début 2017, il y a même eu la saisie record des 157 kilos d'héroïne et toute la saga Navind Kistnah, Geeanchand Dewdanee, Sibi Thomas et Peroumal Veeren, qui continue à alimenter la chronique. Au point où un nombre de plus en plus grandissant de Mauriciens trouvent que la drogue est devenue « Le » problème numéro un du pays. Loin pour nous de contredire cela. Mais le fait est que cette situation n'est en fait nullement nouvelle et a même été décriée pendant déjà un bon bout de temps par nombre d'observateurs de la société dans les colonnes des journaux et sur le terrain. Ce qui semble avoir changé, c'est qu'en termes de répression, justement, les choses ont bougé. Il y a certainement une volonté politique de l'actuel régime de vouloir en finir avec la drogue. Pravind Jugnauth, le Premier ministre non élu, se targue d'ailleurs à chaque occasion qui se présente qu'il « aime (s)a famille », et qu'il souhaite donc la protéger des fléaux que sont les drogues, entre autres. Soit !
Mais là où le bât blesse, c'est lorsque cette obsession d'en finir avec la drogue s'arrête au trafic et ne comprend pas grand-chose, voire même rien, en termes de traitement, de réhabilitation et de réinsertion. Puisqu'il y a autant de drogues qui entrent dans le pays, c'est donc qu'il y a une demande, une clientèle, pour le produit. Mais il convient de ne pas oublier : le toxicomane, l'Usager de drogues injectables (UDI) – qu'il soit ce jeune de 15 ans, ce père de famille quadragénaire ou cette employée de bureau –, est par définition un malade. La toxicomanie est une pathologie, définie par l'OMS, qui requiert un traitement. Et cette partie de la question est cruellement manquante depuis maintenant presque trois ans ! Avec les répercussions brutales et fatales que cela peut impliquer.
Rappelons-nous : début des années 2000, le nombre des UDI commençait à grimper dangereusement. Au milieu de cette décennie, le couperet tombait : une terrible épidémie de sida nous guettait, dont le vecteur essentiel est la transmission via les seringues souillées et partagées entre UDI, ainsi que les relations sexuelles non-protégées entre ceux-ci et leurs conjoints ou partenaires. La situation demeure toujours aussi dangereuse en 2017. Sinon davantage.
« Lakaz pe pran dife ! » Cette formule fut alors élaborée par un collectif de travailleurs sociaux, soutenus par quelques fonctionnaires qui avaient conscience que le danger était imminent. « Lakaz » en question désignait notre île et le « dife » qui couvait, cette épidémie latente du sida.
Une volonté politique couplée à celle de la société civile, déterminée à endiguer cette épidémie, qui aurait pu s'avérer fatale pour l'économie de Maurice, vit la mise en place de programmes de réductions de risques (RdR/Harm Reduction). Avec les effets que l'on sait : oui, la méthadone a contribué à sortir un grand nombre de toxicomanes du circuit actif, et ainsi ralentir la progression de la transmission du sida. Et oui le traitement de la méthadone a aussi été caractérisé par un certain nombre de couacs. Mais elle ne méritait certainement pas que l'ancien ministre de la Santé, Anil Gayan, la supprime ainsi unilatéralement. On ne cessera de le répéter puisque cette décision, que nous qualifierons d'irréfléchie, pèsera définitivement lourde dans la balance si de bonnes mesures correctives ne sont pas prises entre-temps. Le Needle Exchange Programme (NEP) a aussi eu sa part de responsabilités.
Valeur du jour, à la veille de la présentation du très attendu Master Plan on Drugs (élaboré avec le soutien de techniciens de l'UNODC, entre autres), l'on est en mesure de se poser une foule de questions. Parmi elles, la plus inquiétante est de savoir, dans la mesure où des enveloppes ont été votées lors du dernier exercice budgétaire en faveur de la répression, mais rien, ces trois dernières années, pour ce qui est du traitement et de la réhabilitation, que vaudra ce Master Plan. Parce que le combat contre les drogues, spécifions-le – la problématique des Nouvelles drogues de synthèse (NDS) étant venue compliquer la donne –, implique le traitement des patients, leur prise en charge et leur réinsertion finale. Et pour faire tout cela, il faut des sous évidemment !
Au risque de se répéter, fermer les yeux sur le fait que la communauté des UDI est très probablement grandissante équivaut à prendre un risque énorme et incalculable pour l'avenir du pays. Devons-nous rappeler que Maurice stagne sur le plan de l'investissement et du développement depuis 3 ans ? Imaginons-nous ce que pourraient être les conséquences d'une épidémie de sida dans le pays ? Peut-on se permettre d'avoir une population malade dans de telles circonstances ? Car si l'on ne réagit pas rapidement et efficacement, à l'égard des UDI, « lakaz kapav pran dife » ! Et cette fois, les dégâts pourraient être très, très graves…