Une leçon rodriguaise

Quand les Mauriciens subissent une coupure d’eau potable, ils hurlent au scandale, vont sur les radios privées insulter les députés, traitent le ministre de l’Eau de tous les noms et menacent de descendre dans la rue. Ils n’ont pas tort. Le système de distribution d’eau à Maurice est dépassé depuis des années et les ministres chargés de le réformer — ne parlons pas de modernisation — ne font que le gérer, chacun y ajoutant sa propre dose d’incompétence et de promesses impossibles à réaliser, comme celle d’une fourniture 24/7.
À Maurice, on manifeste sa colère contre la CWA dès que l’eau n’est distribuée que quelques heures par jour. Mais que feraient les Mauriciens si, comme à Rodrigues, l’eau n’était distribuée – en période de sécheresse, comme c’est le cas depuis quelques mois – que quelques heures par mois? Oui, vous avez bien lu: QUELQUES HEURES PAR MOIS!
 Contrairement à Maurice, Rodrigues n’a pas suffisamment de réservoirs pour conserver les eaux de pluie. Mais il faut souligner qu’à Maurice, des millions de mètres cubes d’eau de pluie non collectés vont se perdre dans la mer tous les ans. À Rodrigues, la déforestation, ajoutée à un manque d’infrastructures et de prévisions, ont conduit à un manque d’eau chronique dramatique. Pour faire face à cette situation, les Rodriguais ont été obligés de faire preuve de génie et ont mis au point des systèmes D pour ne pas perdre la moindre goutte du précieux liquide, que de plus en plus l’on surnomme l’or blanc. Ils ont vite réalisé que les promesses électorales ne font pas construire et remplir les réservoirs et qu’au lieu d’attendre l’aide des autorités, il valait mieux s’organiser à leur niveau, avec le volume d’eau disponible. Si, au cours des dernières années, le nombre d’habitants de Rodrigues a augmenté – ainsi que le nombre de constructions et d’hôtels, les ressources en eau sont restées les mêmes. Les Rodriguais ont mis au point un remarquable protocole pour utiliser au maximum le moindre litre de l’or blanc. L’eau de la douche est récupérée pour alimenter les chasses d’eau des toilettes, qui elles aussi sont soumises à un contrôle rigoureux. À Rodrigues, on ne flush pas à tort et à travers, mais en cas de besoin avéré. L’eau utilisée pour laver le riz, les grains et les légumes sert à arroser les plantes. Dans ce pays où il ne pleut pas depuis des semaines — en dehors de quelques gouttelettes de temps à autre, on continue à cuire, à se laver, à envoyer les enfants à l’école, à abreuver le bétail et à arroser les champs. Cela est possible parce que les Rodriguais ont inventé une culture de la conservation de l’eau. Chaque maison rodriguaise compte au moins un réservoir qui recueille les quelques litres distribués parcimonieusement par la Water Unit, mais surtout les gouttes qui tombent parfois du ciel. Le réservoir – ici, on dit plus souvent le bassin – est un élément indispensable de la vie rodriguaise. Certains habitants en possèdent plusieurs, comme cette employée de banque qui disait en avoir plus de dix et comptait utiliser son prochain 13e mois pour en acheter un nouveau. Rodrigues doit avoir l’un des taux les plus importants de réservoirs personnels au mètre carré au monde! En cette période de sècheresse, l’eau coule dans les robinets une fois par mois. Dans les endroits où elle ne coule pas, il faut s’inscrire auprès de la Water Unit qui procède à une distribution par camion-citerne toutes les six semaines. Le plus extraordinaire est que dans ce pays en situation de sècheresse, ses habitants – qui font une chasse systématique au gaspillage d’eau – trouvent le moyen d’en garder suffisamment pour arroser leurs fleurs et autres plantes décoratives. Malgré la sècheresse, Rodrigues est un bonheur pour ceux qui aiment les fleurs.
Comment fait-on marcher une industrie touristique grande consommatrice d’eau quand les sources d’alimentation sont réduites au maximum? En impliquant les touristes dans le processus d’économiser l’eau, en leur faisant comprendre qu’ils doivent participer à l’effort national. À part quelques rares grincheux, qui veulent disposer d’une douche 24 heures sur 24 même s’ils ne l’utilisent pas quotidiennement, tous les touristes contribuent au programme en agissant en êtres humains conscients de la nécessité d’économiser l’eau. Dans le budget présenté vendredi, le gouvernement régional s’est fixé comme objectif pour 2022 de pouvoir offrir aux Rodriguais de l’eau potable une fois par semaine. Vous avez bien lu: DE L’EAU UNE FOIS PAR SEMAINE. Tous les Rodriguais que j’ai rencontrés, depuis, trouvent cette proposition valable eu égard aux ressources en eau de leur île. C’est une attitude responsable que n’ont pas encore les Mauriciens, qui pensent encore que les solutions à leurs problèmes ne peuvent venir que des politiciens. À ce niveau, les Mauriciens ont des leçons à apprendre des Rodriguais! Pour terminer, savez-vous ce qui fait sourire les Rodriguais? D’entendre les Mauriciens se plaindre de leur problem dilo!