Les joueurs de flûte

Deepak a cinquante ans. Grand, bien bâti, il marche toutefois les épaules basses, avec dans le pas quelque chose de traînant que ne justifie pas tout à fait ses épaisses bottes en caoutchouc.
Deepak a le regard las, aussi. Et la parole éteinte. “Mo bo travay mem, mo pa trouv pe kapav fer okenn progre dan mo lavi. Drol non?”
Avec une résignation qui frissonne encore, il s’étonne de passer son temps à bosser, mais sans avoir l’impression d’avancer. Il cumule pourtant plusieurs journées dans une seule. Levé à 4h chaque matin, il part d’abord pour les champs. La canne ça va encore, il peut toucher jusqu’à Rs 499 par jour, et donc arriver à un salaire d’un peu plus de Rs 10 000 par mois. Chez les planteurs de légumes par contre, cela devient de plus en plus difficile d’être payé. À peine Rs 150 la journée, ça ne pèse pas bien lourd dans le porte-monnaie à la fin du mois.
Une fois finie sa tâche de laboureur, à 11h, Deepak enchaîne une pléiade de petits boulots dan la kour. Jardinier chez quatre personnes différentes. Pour l’un, expatrié vivant à Maurice, il s’occupe depuis dix ans du bungalow en bord de plage où il entretient le jardin, nettoie la piscine, ouvre et ferme quand il y a des clients, effectue divers travaux de nettoyage et de maintenance. Pour cela, depuis dix ans, il touche Rs 4 000. Il a eu beau demander une augmentation, il se fait à chaque fois jeter. Pas dire que son patron manque d’argent, note Deepak, il vient de sortir la dernière Mercedes et sa fille roule une de ces voitures dont il a du mal à prononcer le nom, une Pors où quelque chose comme ça, il sait en tout cas que ça coûte cher. “Ki pou fer, mo lame anba ros. Mo bizin sa travay-la”, soupire-t-il.
Avec trois enfants, une femme malade qui ne peut plus travailler, Deepak n’a en effet pas beaucoup le choix. Alors il traîne ses bottes, et sa bicyclette, de cour en cour, parti à 5h du matin, rentré dans le meilleur des cas à 19h. Depuis quelque temps, un début de diabète est aussi venu le préoccuper. On lui a dit que c’était le stress, qu’il devrait lever un peu le pied. Mais Deepak tient à assurer une éducation à ses enfants. Alors il sourit d’un air résigné, et dit qu’il continuera à se battre.
Deepak n’est pas un cas isolé. La toute dernière étude du Bureau des Statistiques montre que 49,9% des salariés mauriciens touchent moins de Rs 15 000 par mois. Alors même qu’une autre étude de ce même Bureau montre qu’il faudrait disposer de Rs 16 000 pour pouvoir vivre correctement. De là à considérer que pour la moitié des Mauriciens, leur travail, ou plutôt leurs emplois au pluriel ne leur assurent pas de pouvoir vivre comme ils le devraient...
Il serait sans nul doute édifiant de tenter de chiffrer, précisément, le nombre de Mauriciens qui s’esquintent à faire plusieurs boulots pour arriver à joindre les deux bouts. Encore faudrait-il ne pas avoir peur des implications...
La situation est encore plus difficile au niveau des femmes. Qui touchent des salaires de 26% inférieurs aux hommes. Et l’on mesure les difficultés quand on voit combien de femmes, de plus en plus, se retrouvent à devoir se battre seules pour leur famille. Ce sur quoi influe aussi la prévalence galopante de la drogue chez nous.
Assise sur un banc de la cour de district de Pamplemousses, Noelette s’impatiente. Cela fait trois heures déjà qu’elle attend de savoir si son mari, arrêté deux semaines plus tôt pour un délit de drogue, passera devant le magistrat. “Li pa move li, li ti enn bon travayer, me li’nn al tom dan sa zafer-la” confie-t-elle. Elle ne tient plus en place sur son banc. Elle va être en retard au boulot. Son patron l’a hier encore menacée de la mettre à la porte. Mais avec le ménage, les trois enfants, les allers-retours entre cour et prison, elle n’arrive plus à gérer ses trois emplois de femme de ménage. Elle ne sait plus si elle doit espérer ou pas de voir libérer son mari sous caution. Si c’est le cas, elle devra aller trouver à emprunter pour s’acquitter de la somme fixée.
“Kan ou resi bous enn trou isi, ou pe bizin ouver enn lot par laba”, résume de son côté  Deepak. Comme un joueur de flûte? Il réfléchit. Oui, un peu comme ça, dit-il. Les travailleurs mauriciens sont comme des joueurs de flûte, déclare Deepak. “Lamizik-la pa tro zoli selman”, ironise-t-il.
Alors c’est avec des yeux à peine étonnés qu’ils reçoivent les échos de l’actualité. Les grotesques gesticulations de nos politiciens. Les débats autour du métro léger et ses lourds financements. Les 222 millions d’euros payés pour le transfert du footballeur Neymar. Eux sont inquiets de savoir comment ils vont trouver Rs 50 le lendemain matin pour acheter le pain des enfants.
Les enfants, justement. Pas sûr, dit Deepak, qu’eux accepteront d’être aussi des joueurs de flûte. Pas de misérabilisme, ici. Juste le quotidien des dizaines de milliers de Mauriciens. Et la conviction que tout le monde ne se satisfera pas toujours de danser sur cette musique là...