L'expert en vision

C'est parce que son père déchira un rapport dont il désaprouvait le contenu que Navin Ramgoolam sait que les politiciens ont plus le sens de la vision que les experts. Cette grande révélation ramgoolamienne a été faite mercredi dernier lors de l'inauguration du Charles Telfair Institute de Moka. Une affirmation qui a provoqué un murmure d'appréciation d'un parterre d'invités composé en majeure partie d'experts et spécialistes en divers domaines… Navin Ramgoolam semble être friand de ces anecdotes quasiment historiques mettant en scène son père et dont il laisse entendre qu'il a été le témoin privilégié. Le nombre de ces anecdotes fourmillant dans ses discours, il faut convenir qu'en ce qui concerne les faits et gestes de son père, Navin Ramgoolam a une mémoire extraordinaire. Par exemple, l'anecdote racontée mercredi dernier à Moka aurait eu lieu en 1959, alors que l'actuel Premier ministre n'était âgé que de 12 ans. Ce qui laisse entendre que c'est en présence de son jeune fils que sir Seewoosagur prenait connaissances des rapports que lui remettaient ses conseillers. C'est ainsi, semble-t-il, que sir Seewoosagur assurait l'éducation politique de son fils. Le fameux rapport déchiré concernait un projet de construction d'une université à l'île Maurice, projet qui avait été rejeté par les experts. Est-ce que la colonie britannique qu'était l'île Maurice avait le besoin et, surtout, les moyens de construire une université à la fin des années 50? Il faudra qu'un jour un historien - un vrai - étudie sérieusement ce dossier pour répondre à la question.

Mais ce n'est pas juste pour le plaisir de partager une nouvelle anecdote historique sur son père que Navin Ramgoolam a raconté celle de 1959. Il l'a fait pour pouvoir dire et répérer que les experts ont moins souvent raison que les politiciens et, en tout cas, n'ont pas le même sens de la vision que les leaders politiques. Et que dans le tout dernier cas qui oppose experts et politiciens à Maurice, ce sont - évidemment - les derniers nommés qui ont raison. Lequel cas est, tout le monde l'a compris, le rachat de la clinique MedPoint par le ministère de la Santé pour la transformer en hôpital gériatrique. Les experts et techniciens du ministère de la Santé se sont opposés à la création d'un hôpital gériatrique centralisé. Ils ont préconisé la mise en place d'unités spécialisées à l'intention des vieilles personnes dans les différents hôpitaux du pays. Selon ces experts, il aurait été dans l'intérêt des malades de se faire soigner dans des unités situées près de leur domicile au lieu d'avoir à se déplacer vers un unique hôpital centralisé. Mais, on le sait maintenant, ce ne sont pas les experts qui ont raison. Ou, plus précisément, qui prennent les décisions: c'est la responsabilité des politiciens. Navin Ramgoolam oublie de mentionner que dans l'affaire MedPoint, la décision de ne pas suivre les recommandations du comité d'experts avait été déjà prise. Leurs recommandations avaient été carrément rejetées. D'où l'acquisition - dans des conditions de plus en plus troublantes au fur et à mesure que le voile d'opacité est levé - de la clinique MedPoint, l'année dernière. Le gouvernement a décidé envers et contre tous les experts: il aura son hôpital gériatrique et, ajoutera le Pm, il ne faut pas s'arrêter à une question de roupies et de sous.

Navin Ramgoolam semble avoir mal compris les choses: personne n'est contre la construction d'un hôpital gériatrique centralisée à Maurice - encore que la recommandation des experts pour la création d'unités pour vieilles personnes dans les différents hôpitaux semble plus logique. Ce qui dérange les Mauriciens, c'est la manière précipitée - ainsi que le prix - utilisée pour l'acquisition de la clinique MedPoint. Ainsi que le refus de l'institution d'une commission d'enquête. Ce qui a choqué les Mauriciens, c'est le phrase de Navin Ramgoolam dite à Moka, mercredi dernier, selon laquelle il ne faut pas s'arrêter à une question de roupies et de sous. Une phrase plutôt malvenue en ces temps de crise financière prolongée et de hausse régulière des prix. Une phrase quelque part insultante même, en cette période où les Mauriciens téléchargent sur internet le formulaire de la MRA pour s'acquitter de l'impôt sur le revenu qui va alimenter les caisses de l'Etat. N'en déplaise à Navin Ramgoolam, et à la caravane qui aboie quand les chiens passent, le contribuable mauricien a le droit de savoir comment on dispose de son argent, sou par sou. Surtout quand cet argent est dépensé par des politiciens qui affirment être experts en vision.