Mo pei, bato fou?

Sale temps pour les croisières. Un an après le naufrage du Costa Concordia qui avait fait 30 morts au large de l’Italie, voilà la mésaventure du Triumph, du croisiériste Carnival. Un géant de 14 étages, transportant 4200 personnes, qui a dérivé pendant 5 jours dans le Golfe du Mexique avant d’accoster à Mobile, aux États-Unis. Le navire étant privé d’électricité suite à un incendie dans la salle des machines, c’est à un véritable cauchemar qu’ont été confrontés les passagers: toilettes qui débordent, pénurie de nourriture et intoxications alimentaires, chaleur insoutenable dans les cabines, bref cinq jours de calvaire pour ceux qui avaient embarqué pour une croisière de rêve.
Sur ces bateaux qui font régulièrement l’objet de présentations dithyrambiques, tout avait été prévu pour un séjour heureux et festif. Sauf que des circonstances imprévues peuvent se présenter. Et que tout ne semble pas forcément prévu pour faire face à une situation de crise impliquant plus de 4000 personnes sur ce qui demeure, however luxurious, un bateau au milieu de l’océan.
Ce qui nous ramène à une autre histoire d’eau: celle que nous avons vécue mercredi dernier.
Nous voilà donc sur un petit bateau au milieu de l’océan Indien, qui se retrouve soudain submergé par quelques millimètres de pluie. Nous avons beau être sur une île en milieu sub-tropical, donc soumise à un régime météorologique instable, nous voilà donc sens dessus dessous parce que sont tombées, sur un jour, des pluies légèrement plus abondantes que celles d’un mois de février généralement pluvieux.
Mais plutôt que de nous lamenter et fustiger sans fin les mêmes “responsables”, peut-être serait-il plus judicieux de tenter d’en tirer quelques enseignements.
D’abord, par rapport à la station météo. Les fulgurants progrès technologiques enregistrés ces dernières années nous ont rapidement amenés à nous convaincre que nous pouvons, ou devrions être capables, de tout prévoir, anticiper, contrôler. C’est une illusion. Que nous le voulions ou non, la nature reste largement imprévisible. Mardi, un avis de vigilance fortes pluies avait été émis par Météo France à La Réunion. Il n’y eut pas de fortes pluies. Nous sommes une tête d’épingle au milieu de l’océan et la météorologie n’est pas une science sûre (on parle d’ailleurs de prévisions météorologiques). Cela dit, il est clair depuis des années que la station de Vacoas ne dispose pas d’équipements adéquats. S’il faut des équipements plus performants et/ou du personnel mieux formé, faisons le nécessaire, considérant qu’il s’agit pour nous d’une urgence nationale.
Dans le prolongement, les changements climatiques devraient nous amener à revoir notre copie en matière de gestion du risque. Il n’est plus possible de n’avoir des alertes qu’en cas de cyclone. La pagaille sur nos routes inondées sitôt qu’il fut décidé à 9h de renvoyer les fonctionnaires chez eux l’illustre bien. Et il est également temps de se demander si, face à un péril naturel, il peut y avoir deux catégories de Mauriciens, ceux de la fonction publique et ceux du secteur privé. S’il est dangereux d’être sur les routes, c’est aux autorités compétentes de le dire et de s’assurer que cela soit suivi d’action pour tous, pas de faire appel à la “solidarité” et à “l’humanité” des employeurs privés. Tout comme l’humanité la plus élémentaire commande de mettre en place dans les centres de refuge, comme pour les cyclones, les aménités de base pour accueillir les réfugiés que font les grosses pluies.
Nous avons, dans ce pays, un problème de prévision et de cohérence. Et pas seulement face à la nature. L’affaire CT Power le montre, avec la décision d’avaliser la production d’énergie à travers un projet polluant et dangereux pour la santé alors que nous nous prétendons engagés dans une stratégie de Maurice Île Durable. Nos prétentions touristiques le montrent aussi, avec une volonté de doubler le nombre de touristes accueillis, comme s’il ne suffisait que d’augmenter le nombre d’avions et de chambres d’hôtel, alors que nous sommes déjà à la peine pour ce qui est de la fourniture en électricité et en eau, pour la gestion des déchets et les infrastructures routières. Dans bien des domaines, c’est la fuite en avant.
Mo pei, bato fou?
Dans sa chanson devenue hymne, le groupe Ziskakan interrogeait en ces termes le devenir de l’île-sœur face à la colonisation. Si notre réalité n’amène pas à poser la question de la même façon, nous n’en devrions pas moins nous interroger face à la colonisation des esprits que révèle toute cette actualité. Colonisation qui nous conduit à estimer que tout relève du gouvernement. Et que nous devons nous retourner vers lui pour tout ce qui nous concerne, faveurs ou malheurs.
Depuis des années, notre façon de construire, de bétonner les cours, de jeter des sacs plastiques, de déverser des ordures dans les cours d’eau, tout cela contribue à ce que quelques pluies deviennent un océan. Nous avons notre part de responsabilité dans tout ce qui concerne ce pays, que ce soit dans notre attitude ou dans nos pratiques.
Et il est salvateur de voir aujourd’hui un nouveau courant de la société civile qui refuse, de plus en plus, cette colonisation et asservissement des esprits. La grève de la faim de Jeff Lingaya et la mobilisation du comité de soutien ont permis de rendre publics les contrats jusque là secrets liant les IPP et le CEB pour la fourniture électrique, et d’assurer la participation de membres de la société civile au nouveau comité sur l’énergie. En déposant une plainte à la police contre les propos jugés communalistes et incitant à la haine raciale de Somduth Dulthummun largement répercutés par la MBC Tv, Jameel Peerally et Azir Moris obligent à une prise de position légale des autorités même si le Premier ministre choisit de dire que les propos menaçants de M. Dulthummun relèvent de la “liberté d’expression”.
Ce pays est le nôtre. À nous, aussi, d’en saisir les rames.